26/04/2008
De Strasbourg à Washington
De retour de session au Parlement Européen à Strasbourg, et à la veille de mon départ pour Washington, j'ai enregistré une série de vidéos que vous retrouverez ces prochains jours sur le site.
Dans celle ci, je reviens sur le contenu de ce séjour qui aura pour but de préparer la visite des représentants du Congrès américain à Ljubljana en juin dans le cadre de la présidence slovène. Nous traiterons notamment du sujet du réchauffement climatique. Je rencontrerai également ce week-end les syndicalistes américains de l'AFL/CIO et je participerai à un meeting de mobilisation de la communauté hispanique en faveur de Barack Obama à Washington.
N'hésitez pas à réagir aux derniers développements des primaires aux USA, je vous ferai part de mes impressions sur ce voyage à mon retour.
Posted by Benoit Hamon on avril 26, 2008 at 09:26 AM dans Opinions | Permalink | Commentaires (4) | TrackBack
26/03/2008
Les électeurs veulent une gauche de gauche
Le Monde, le 26 Mars
Par Benoît Hamon et Henri Emmanuelli
Tirer les leçons d’une consultation électorale est un devoir primordial pour une formation politique, a fortiori pour le Parti socialiste qui a été l’acteur majeur de la victoire de la gauche dimanche 16 mars.
La première leçon est simple. Elle se lit dans la sécheresse des résultats : la droite a subi une déroute lors de ces élections municipales. Les 58 villes de plus de 20 000 habitants conquises par la gauche traduisent l’ampleur de cette défaite. Il peut sembler banal de l’affirmer mais cela est nécessaire tant l’impudence, voire l’autisme des ministres et des dirigeants de l’UMP sur les plateaux de télévision confinait au déni de réalité. Le nombre de villes conquises donne une dimension incontestablement nationale à cette défaite.
La seconde leçon concerne le "rôle central" que prétendait exercer le MoDem au centre de notre échiquier politique. A force de vouloir être partout à la fois, le MoDem n’a fini nulle part. La plupart du temps il est resté dans le giron de ses alliés traditionnels de droite, sans lesquels il n’aurait pas conservé le peu de municipalités dont les électrices et les électeurs lui concèdent encore la gestion. En entendant François Bayrou, au soir du premier tour, appeler en vain les électeurs palois à faire barrage aux "socialo-communistes", il nous revenait en mémoire cette définition que François Mitterrand donnait du centre dont il affirmait, non sans humour, qu’il n’était "ni de gauche ni de gauche".
A CONTRESENS DE L’HISTOIRE
Nous serions donc bien avisés de stopper rapidement une inutile et grotesque "danse du centre" et de laisser François Bayrou à sa stratégie électorale narcissique. Le scrutin municipal a eu cette vertu de démontrer l’absence d’efficacité électorale de l’alliance avec le MoDem, ce qui ne signifie pas qu’il faille renoncer à parler à ses électeurs. Si le MoDem décide de rejoindre le camp de la gauche et ses valeurs progressistes, il sera le bienvenu. Cette décision lui appartient, mais n’appartient qu’à lui. En attendant, nous avons mieux à faire.
Ce que nous avons à faire, et cela sera notre troisième et dernière leçon provisoire, est de constater le glissement à gauche de notre électorat. Partout où la gauche était rassemblée, elle réalise de très bons scores. Quand elle était divisée de notre fait, alors communistes, écologistes ou extrême gauche réalisaient des scores qu’il serait absurde d’ignorer. Finalement nous sommes dans une figure classique de notre vie politique accompagnée d’une donnée nouvelle.
La figure classique est celle de la bipolarisation entre la gauche et la droite. Une bipolarisation dont nous n’hésitons pas à affirmer qu’elle est saine pour notre démocratie, qui a besoin d’options différenciées et de confrontations d’idées et de projets.
La nouveauté est celle d’une radicalisation d’une partie de notre électorat qui s’explique aisément par l’inquiétude croissante devant la dégradation des conditions de vie des classes populaires et, phénomène nouveau, des classes moyennes. Les socialistes risqueraient de passer à côté de l’essentiel s’ils ne tiraient pas rapidement les conséquences qui s’imposent de ce message adressé par les Françaises et les Français. Un message qui risque de s’amplifier tant les perspectives économiques mondiales sont inquiétantes. La crise de très grande ampleur que traverse le système financier international, et qui menace désormais d’entraîner l’économie mondiale dans la spirale de la récession, marque assurément la fin des illusions de la globalisation financière et de la libéralisation effrénée du commerce international.
Alors qu’aux Etats-Unis, en Angleterre et, demain, en France et en Europe les dirigeants seront soumis à la nécessité de prendre des mesures radicales de sauvetage du système bancaire et de se tourner vers des formes nouvelles de régulation publique de l’économie, il serait paradoxal que la gauche française, en quête d’une illusoire modernité, "mue" à contresens de l’histoire.
Nous assistons à la fin de la domination culturelle du libéralisme et du capitalisme financier. Cela constitue une opportunité sans précédent de faire avancer nos idées progressistes. C’est ce à quoi nous invitons le Parti socialiste et ce à quoi nous consacrerons notre énergie dans les semaines et les mois à venir, avec toutes celles et tous ceux qui le souhaitent.
Posted by Philippe Hubert on mars 26, 2008 at 10:48 AM dans Opinions | Permalink | Commentaires (7) | TrackBack
28/02/2008
C'est en forgeant à gauche qu'on devient...
Robert Chaouad : Très présent dans les discours et les commentaires politiques, notamment en période électorale, le thème de la modernité en politique semble avoir changé de sens ou, du moins, d’incarnation.
Benoît Hamon : On a assisté, effectivement, à droite comme à gauche, a une appropriation du thème de la modernité par les deux principaux leaders politiques de la dernière campagne électorale présidentielle. Ce thème de la modernité est ainsi apparu comme la marque de leur pratique du pouvoir et de leurs orientations, l’un comme l’autre souhaitant incarner, à sa manière, cette modernité.
Or, Nicolas Sarkozy développe une vision qui tend plus à restaurer ou à enraciner la hiérarchie sociale, à rétablir les privilèges, à remettre en cause le principe de redistribution et tous les mécanismes modernes de luttes contre les inégalités (la sécurité sociale, l’impôt, l’Etat, etc.), un retour à une société d’avant la période des Trente Glorieuses en somme ; quant à Ségolène Royal, chez elle, la modernité, à bien des égards, renvoie à l’abandon de ce qu’était la capacité ou la volonté de la gauche à tordre et à inverser les rapports de force.
RC : Dès lors, comment définiriez-vous, aujourd’hui, la modernité en politique ?
BH : Si l’on considère que la modernité est en soi une forme de rupture avec les dogmes ou les cadres de pensée traditionnels, et si, en plus, on constate que ces cadres imposent des concepts et des solutions dont la mise en oeuvre se révèle être un échec, alors la modernité devrait correspondre à une rupture avec ces cadres-là. La première rupture que la gauche française et européenne devrait mettre en oeuvre, assumer et décliner, c’est celle-là, c’est la rupture avec toute la doctrine économique qui domine, aujourd’hui, le débat européen, qu’il s’agisse des débats politiques à l’intérieur des Etats membres ou au sein de l’Union européenne.
Quelle est cette doctrine économique ? Elle se fonde, notamment, sur le primat du consommateur sur le salarié et du consommateur sur le citoyen. J’entends par là que toute la doctrine économique de l’UE parie sur le rétablissement de la compétitivité des économies européennes par la baisse des prix et non pas par l’amélioration de la productivité, c’est-à-dire par l’investissement dans la recherche, le développement, l’éducation et la formation. Or, aujourd’hui, le présupposé de cette doctrine est que la mise en concurrence des acteurs travaille aux intérêts des consommateurs puisqu’elle stimule une concurrence qui favoriserait la baisse des prix. Dès lors que l’on parie exclusivement là-dessus, on assiste, au sein des Etats membres de l’UE, à la mise en place de politiques qui encouragent la baisse des prix et qui, parallèlement, encouragent la modération salariale, favorisent des disciplines budgétaires strictes et donc pénalisent les investissements qui pourraient être fait par les Etats membres. Conséquence de quoi, les citoyens, pour que leur pouvoir d’achat augmente, sont encouragés à consommer en stimulant une concurrence par la baisse des prix et en cherchant les prix les plus bas. Or, en choisissant les prix les plus bas, et donc en stimulant cette concurrence, cela conduit les entreprises à devoir baisser leur coût de production, et pour ce faire à jouer sur la variable d’ajustement sur laquelle il est le plus simple de jouer aujourd’hui, à savoir le coût du travail.
On en arrive donc, et c’est la théorie que je défends, avec d’autres, à faire du consommateur l’artisan de la remise en cause de ses propres droits de salarié et de ses propres intérêts de citoyen. Ainsi, je constate qu’il y a une contradiction absolue à voir que c’est le même gouvernement qui prétend investir sur le long terme avec le Grenelle de l’environnement et qui, dans le même temps, revendique le fait que la France est en retard sur le low cost et devrait mieux se positionner en la matière. Or, le low cost est en contradiction directe à la fois avec ce que devraient être les investissements nécessaires pour assurer la protection de l’environnement et, surtout, cela pousse le consommateur à faire un choix qui remet en cause son propre intérêt de salarié puisque ce choix pousse à la baisse du coût du travail.
Je crois, ainsi, que cette doctrine économique, qui désosse méthodiquement tous les modèles sociaux nationaux et qui pousse à des choix politiques qui se détournent des investissements favorables à la protection de l’environnement, eh bien, ce choix de politique économique est le choix avec lequel on devrait rompre. Et la modernité, pour le coup, c’est celle qui s’attaque à ce qu’est la répartition primaire des revenus entre le capital et le travail, entre les profits et les salaires, et celle qui réhabilite l’impôt. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je suis favorable à la création d’un grand impôt universel qui prenne en charge l’ensemble des prestations universelles (assurance maladie, politique familiale, dépenses publiques, éducation, etc.), qu’on change aussi la principale cotisation qui pèse sur les entreprises et qu’on l’élargisse à la valeur ajoutée. Et donc, en tout cas, qu’on réarme la politique en redonnant, par l’impôt, des moyens d’action à la puissance publique. Ce qu’elle n’a plus. Dans une société prompte à exalter en permanence les devoirs en contrepartie des droits, on oublie que le principal des devoirs qu’acquitte n’importe quel citoyen, c’est justement l’impôt.
Et je trouve invraisemblable que l’impôt soit à ce point discrédité aujourd’hui, alors qu’il est l’instrument qui permet, par la construction de biens publics universels, par la construction de services publics, par la mise en oeuvre d’une protection sociale, de lutter contre les inégalités. Il s’agit là d’un point sur lequel, comme think tank, La Forge entend travailler.
RC : Dans une certaine mesure, et sans tomber dans un déterminisme social caricatural, la contradiction que vous relevez peut également se retrouver dans la sociologie électorale du vote présidentiel de mai 2007. Dès lors, comment faire pour que les idées que vous défendez à La Forge, ou plus globalement au sein de votre famille politique, gagnent l’espace public et, surtout, redeviennent “hégémoniques” ? Je crois qu’il y a une crise culturelle à gauche. Pourquoi les gens pensent-ils, aujourd’hui, que les idées de mise en concurrence et de compétition sont plus fécondes pour eux que ne l’était, hier, un modèle fondé sur la redistribution et la solidarité ? D’abord parce que le modèle social français est en crise, comme tous les modèles sociaux nationaux européens. Ce qui est frappant dans la période actuelle, c’est cette forme de myopie ou d’aveuglement d’une partie des élites de gauche, qui refusent de voir que la crise française s’inscrit dans un mouvement général de crise de la social-démocratie européenne. Souvent, on vante ce que serait la réussite éclatante du socialisme au-delà de nos frontières, là où, dans les pays nordiques, la socialdémocratie ne dirige plus aucun pays, là où nous sommes en coalition en Allemagne, là où nous sommes menacés en Italie et nous ne savons pas si nous allons garder la Grande-Bretagne. On ne dirige que quatre pays sur 27 Etats dans l’UE et on vit sur le mythe que ce serait le socialisme français qui serait frappé du sceau de l’archaïsme et qui serait en crise là où tous les autres auraient réussi leur congrès de Bad Godesberg. Or, aujourd’hui, la crise de la socialdémocratie touche l’Europe entière. Toutes les formations sociales-démocrates, au sens générique du terme (travailliste, socialiste, etc.), sont confrontées à une crise politique et idéologique et à une remise en cause de leur vocation et de leur fonction.
BH :
Cette crise et cette remise en cause s’expliquent par le fait que l’histoire de la social-démocratie est indissociable de la construction et de l’essor des modèles sociaux nationaux. Au gouvernement ou dans ses luttes, dans ses combats, dans l’exercice des responsabilités ou dans les mobilisations populaires, la gauche est associée à l’édification d’un modèle redistributeur et protecteur, peu importe qu’il soit rhénan, nordique ou méditerranéen. Or, concrètement, ce sont ces modèles-là qui se révèlent, aujourd’hui, défaillants à lutter contre l’exclusion et contre la pauvreté, à vaincre la précarisation des conditions d’existence et des conditions de travail et à éviter le déclassement social. On constate donc que ce système-là, qui repose sur des grandes valeurs collectives et sur d’importants mécanismes de solidarité, échoue, aujourd’hui, à vous protéger des aléas de la vie.
Dès lors, il paraît assez logique et assez tentant, pour ceux qui disent que ces modèles redistributeurs sont en échec et qu’en plus ils sont responsables de la faiblesse de la croissance, de se tourner vers un modèle qui parie, lui, sur les moyens qui seront donner à chacun de pouvoir s’en sortir seul. Je crois, pour ma part, que ce dernier modèle sera assez vite mis en échec, ou en tout cas que la politique qu’il induit sera très vite majoritairement contestée. Je pense ainsi que cette offre politique a correspondu, à un moment donné, à ce qui était une disponibilité de personnes issues des classes populaires et des classes moyennes, qui font, pour elles-mêmes et leurs enfants, le constat de l’échec des mécanismes de redistribution et de solidarité à les protéger de la mondialisation, des délocalisations, dans leur travail, dans l’accès à la retraite, etc.
Dans ce cadre-là, je pense que la faute de la gauche est majeure, dans la mesure où elle a refusé le combat. Là où on aurait dû revendiquer la nécessité de réhabiliter l’impôt, de réhabiliter la redistribution, la solidarité, de trouver de nouvelles recettes pour financer un modèle social réformé, rénové, plus moderne, eh bien, la gauche ne l’a pas fait. On a, au contraire, directement emprunté à ce que je considère être le patrimoine intellectuel et idéologique de la droite, en revendiquant le donnant-donnant, en faisant des assistés l’une des causes des déficits sociaux, etc.
RC : En même temps, la montée en puissance de “valeurs individualistes” au sein de la société ne poussait-elle pas à un tel emprunt ? Ce que l’on constate, en tout cas, c’est que coller à l’air du temps nous conduit à la défaite ! J’aimerais enfin sortir de cette analyse qui veut que l’on ait perdu trois élections présidentielles par trop plein de socialisme. On n’a pas perdu ces élections parce qu’on appelait à la nationalisation des banques ou à la collectivisation des moyens de production. On n’a pas perdu parce que Ségolène Royal était trop à gauche ; on n’a pas perdu parce que Lionel Jospin était trop à gauche. On a perdu, à chaque fois, par défaut de clarté et par défaut de socialisme. Ce que je constate, c’est que des trois élections présidentielles perdues, quelle est celle où on a réalisé le meilleur score ? C’est celle de 1995, avec Lionel Jospin. Avec un programme où figuraient déjà la CMU, les 35 heures, les emplois jeunes, etc. Programme avec lequel ont été remportées les élections législatives de 1997. Ce que je veux dire par là, c’est qu’à l’époque, nous étions en présence d’une gauche qui s’assumait. Et une gauche qui s’assumera, demain, ce n’est pas forcément une gauche qui prône les 32 heures, mais une gauche qui développe un véritable volontarisme en matière de redistribution et de lutte contre les inégalités.
BH :
RC : Dans le cadre de votre think tank, La Forge, vous ambitionnez d’”élaborer un nouvel intellectuel collectif”. Qu’entendez-vous par là et comment entendez-vous fonctionner ? Nos influences sont multiples et l’une des caractéristiques de La Forge, c’est la diversité des histoires politiques, des trajectoires et des disciplines des personnes qui la compose. Surtout, ce qui nous a réuni, c’est la volonté de s’attaquer aux vrais impensés du discours de la gauche aujourd’hui, ou du moins ce qu’on considère comme tel, et, en même temps, avoir une méthode de diffusion qui emprunte directement à la réussite des think tanks anglo-saxons. Là où les partis politiques de gauche peinent à être des émetteurs politiques puissants, on pense qu’on doit être, le plus rapidement possible, dans la liste des sites favoris des étudiants en science politique, des chercheurs, des journalistes, etc.
BH :
Donc être un pôle de référence en matière de production de pensée, comme le sont la Fondation Schuman, la Fondation Jean Jaurès, l’Institut Montaigne, etc. Ils ont réussi à s’imposer comme de puissants émetteurs en termes de pensée. On aura donc une stratégie extrêmement agressive en termes de lobbying, tout en produisant des publications, qui prendront différentes formes, sur support papier ou Internet. On aura trois formats de communication : une communication sous la forme de livre, qui correspondra à une note oscillant entre 90 000 et 140 000 signes, puis les notes de La Forge, d’environ 30 000 signes, passant également par le comité de lecture et répondant à un protocole spécifique en termes de publications, de références, etc. ; et, enfin, un format plus léger, une note d’environ 10 000 signes, un mémo plus réactif à l’actualité, dénonçant les raccourcis intellectuels, les démonstrations paresseuses, etc.
RC : Cela signifie que vous ne vous retrouviez pas dans les nombreux lieux qui ont également pour fonction de produire du savoir et de l’analyse ? Il existe effectivement de nombreux lieux où il s’écrit des choses extrêmement intéressantes, comme la Fondation Jean Jaurès, la République des idées, etc. Pour ma part, dès le moment où je me suis penché sur ces questions-là, j’ai trouvé qu’il manquait un lieu où les politiques pourraient régulièrement croiser des syndicalistes, des universitaires, des gens qui font de la politique sans appartenir au champ politique strictosensu (comme l’association AC le feu par exemple), etc.
BH :
On voulait donc, en créant La Forge, créer un lieu où puissent se mêler les disciplines et les trajectoires, mais également créer un lieu à l’intérieur duquel les personnes qui ont eu à subir l’effet du plafond de verre dans leur discipline ou leur champ de compétence, en termes de publication et de diffusion de leurs travaux et de leurs idées, puissent s’exprimer et être entendues. La Forge n’est pas un think tank générationnel, mais il y a eu une sorte de parti pris qui consistait à dire que l’on accorderait une attention particulière aux travaux jugés intéressants issus de jeunes chercheurs.
Enfin, en créant La Forge, ce qui nous a intéressé, ce n’était pas tant de créer des concepts que d’avoir l’exigence d’associer systématiquement aux questions traitées des solutions qui pourraient être mises en oeuvre. On s’est fixé comme objectif clair, le réarmement théorique et pratique de la gauche dans la perspective de la reconquête du pouvoir dans cinq ans. Nous sommes un think tank entièrement dédié à cet objectiflà, et en ce sens je crois qu’il complète ce qui existe déjà.
RC : Entendez-vous donner une dimension européenne aux activités de La Forge ? Ma première satisfaction provient du fait que, deux mois seulement après la création de La Forge, nous faisons partie, avec la Fondation Jean Jaurès, des deux think tanks français qui ont été retenus par le Parti socialiste européen (PSE) pour participer aux travaux d’élaboration de son manifeste pour les élections européennes de 2009. Cela signifie donc que la famille politique que nous souhaitons incarner, celle qui réfléchit, par exemple, au rôle de la puissance publique, et qui ne se réduit pas à la gauche du « non », sera reconnue. Et la reconnaissance de cette famille politique et du rôle qu’elle peut jouer dans l’avenir de la gauche européenne est, à mes yeux, une chose extrêmement importante.
BH :
RC : Pensez-vous pouvoir vous faire entendre au sein du PSE ? Il est clair que nous ne disposons pas de la même surface et des mêmes moyens que d’autres think tanks. Toutefois, la question qui se pose, à l’égard des think tanks anglo-saxons par exemple, notamment ceux qui inspirent le Parti travailliste, c’est de savoir, aujourd’hui, s’ils sont les plus influents. Je pense, pour ma part, que le problème du débat à l’intérieur du PSE, c’est justement l’absence de débat. Et c’est pour ça que Poul Nyrup Rasmussen [NDLR : président du PSE] réinjecte aujourd’hui de la politique, parce qu’il se rend compte du lent déclin de la social-démocratie, tant sur le plan des positions qu’elle occupe dans les Etats membres de l’UE que sur le fond, et en raison du fait qu’elle peine à être un acteur majeur du débat politique européen.
BH :
Ce qui est amusant d’ailleurs, pour revenir à la doctrine économique européenne dont nous parlions tout à l’heure, c’est de voir qu’il faut aller chercher aux Etats- Unis, voire en Amérique latine, des économistes pour critiquer, voire moquer, les stratégies mises en oeuvre en Europe et qui sont des stratégies qui échouent et qui ne sont remises en cause par personnes – ou par très peu de monde. Ce qui est frappant aujourd’hui, c’est qu’il faille que ce soit un Joseph Stiglitz qui dise que les choix de politique monétaire européens sont des choix stériles, pour qu’un Jean-Paul Fitoussi retrouve de la légitimité dans le débat, là où il disait la même chose par le passé, mais il n’était pas écouté parce qu’il était français.
Cela dit, on constate, petit à petit, que tout ça est en train de bouger. On commence à avoir à nouveau du débat, en Europe et au sein même de la social-démocratie, là où il avait été rendu impossible, notamment en raison de la modification des rapports de force à la suite de l’élargissement.
RC : Pour conclure, quels sont les projets de La Forge pour les prochains mois ?On travaille sur plusieurs initiatives en même temps. Il y a un cycle de conférences sur le pouvoir d’achat dont les vidéos seront mises en ligne. On va également produire un contre-rapport Attali. Actuellement, on fonctionne à partir de quatre groupes de travail lourds et de deux cellules plus réactives, l’une consacrée à l’opinion et aux analyses électorales et l’autre, “riposte”, qui s’attachera, à chaque fois qu’on le pourra, à niveau d’expertise égal, à proposer le contre-rapport aux productions du gouvernement. On est donc à la fois sur des cycles longs et sur des cycles plus courts. On aura également beaucoup de travaux sur des problématiques culturelles, sur les territoires, la laïcité, sur les questions carcérales, les libertés publiques, etc. On publiera en début d’année une note qui fixera l’agenda de travail de La Forge pour 2008.
BH :
Posted by Philippe Hubert on février 28, 2008 at 12:04 PM dans Opinions | Permalink | Commentaires (5) | TrackBack
20/02/2008
Dans VSD, Emmanuelle Mignon minimise la place des sectes en France
Après les discours de Latran puis de Ryad de Nicolas Sarkozy, voilà que sa directrice de cabinet, désamorce le débat sur les sectes et sous entend une reconnaissance possible de l'église de Scientologie. Rien ne nous sera épargné et la grande lessive des principes républicains se poursuit.
Extraits du Monde.fr : Dans l'interview publiée par l'hebdomadaire VSD, Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy explique :"La lutte contre les sectes a longtemps permis de dissimuler les vrais sujets. Mais, en France, les sectes sont un non-problème." "La liste établie en 1995 est scandaleuse", ajoute-t-elle, faisant référence à la liste des "mouvements sectaires" mise au point par la Commission parlementaire d'enquête sur les sectes. Elle s'en prend également à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes).
Questionnée par VSD sur l'éventuelle suppression de cette organisation chargée de surveiller les sectes et leur évolution en France par le gouvernement actuel, elle répond : "Non, mais plutôt la transformer en quelque chose de plus efficace et en finir avec le bla-bla. A part publier des rapports annuels, la Miviludes ne fait rien." L'idée serait, selon les propos cités par l'hebdomadaire, "de rattacher ce nouvel organisme au ministère de l'intérieur, afin de collaborer plus étroitement avec les services de police", le reste devant "relever de la justice".
"Quant à la scientologie [qui figure sur la liste des sectes], je ne les connais pas, mais on peut s'interroger. Ou bien c'est une dangereuse organisation et on l'interdit, ou alors ils ne représentent pas de menace particulière pour l'ordre public et ils ont le droit d'exister en paix", souligne Emmanuelle Mignon.
Posted by Benoit Hamon on février 20, 2008 at 05:49 PM dans Opinions | Permalink | Commentaires (8) | TrackBack
24/01/2008
Contre expertise au rapport Attali
Il existe aujourd’hui une tendance lourde qui vise à soustraire des sujets toujours plus nombreux à l’examen critique, au crible du débat contradictoire et à conclure à l’archaïsme du clivage gauche/droite.
On finit par se convaincre qu’il existe une réalité objective, décrite par ceux qui savent, les experts. Conséquence de ce « diagnostic unanime », les solutions (les politiques) peuvent différer sur le dosage ou le rythme, pas sur leur nature.
En 250 pages et plus de 300 propositions, le rapport Attali énumère sans hiérarchie véritable, souvent des poncifs, quelquefois de solides préjugés idéologiques, mais parfois aussi des mesures utiles. Ce bloc où selon son architecte principal « tout se tient », décrit-il la seule politique efficace possible ou une option parmi plusieurs ?
Le rapport Attali doit être lu pour ce qu’il est : un rapport politique, un parti pris évident en faveur des recettes libérales classiques. Cela le rend-il moins sérieux ? À l’évidence non. Cela le rend-il moins légitime ? À l’évidence oui.
D’autres experts réunis par la Forge font à partir des mêmes chiffes, des constats différents. Ils en déduiront d’autres politiques. Ils proposeront d’autres stratégies. Le champ économique même mondialisé propose des options radicalement différentes au choix des citoyens. Notre rôle est de rappeler par cette contre-expertise que ce choix existe.
La contre expertise de la Forge
Posted by Benoit Hamon on janvier 24, 2008 at 04:44 PM dans Opinions | Permalink | Commentaires (23) | TrackBack
08/01/2008
Conférence de presse de Nicolas Sarkozy
Du discours et des actes…
A l’occasion de sa conférence de presse, Nicolas Sarkozy a implicitement reconnu l’échec de sa politique menée depuis maintenant 8 mois en développant un discours totalement à rebours de l’ensemble des politiques menées par le gouvernement de François Fillon. Sarkozy 2008 propose la rupture avec Sarkozy 2007.
En inscrivant sa politique en 2008 sous le chapeau d’une politique de civilisation, il prétend promouvoir un modèle de développement fondé sur une qualité de la vie qui ne se résume pas à la quantité de bien consommés.
C’est une inspiration judicieuse au moment où le pouvoir d’achat des français est en berne et que Nicolas Sarkozy annonce tout de go, la fin des 35 heures et en réalité la fin de la durée légale hebdomadaire de travail, le statu quo sur les salaires et l’augmentation prochaine de la TVA débaptisée de son qualificatif de « sociale ».
Au sujet de l’avenir de l’audiovisuel public,
Il faut bien sûr financer le service public audiovisuel par des fonds exclusivement publics et la création d’une taxe sur les recettes publicitaires du privé est une proposition qui figurait dans le projet des socialistes en 2007. Nicolas Sarkozy ne la complète pourtant pas de son corrolaire indispensable : la limitation de capital dans les groupres de l’audiovisuel privé. La conséquence immédiate de cette annonce est la valorisation du capital des grands groupes audiovisuels privés dont l’action s’envole depuis 10h30 ce matin. (Je vous renvoie à ce que j'écrivais sur le sujet en décembre 2004 dans le livre "au coeur de la gauche" publié aux éditions du Bord de l'Eau, également rapporté sur ce site dans un papier publié le 17 décembre et intitulé "médias : résistance ou soumission").
Enfin, il est dur d’entendre que tricher à une élection ne constitue plus aux yeux de la France une raison de protester. Poutine a triché mais le blesser inutilement en le lui rappelant est hypocrite parce qu’on négociera le lendemain à la même table que lui. Les dirigeants du monde entiers sont hypocrites sauf Nicolas Sarkozy. C’est ignorer que Poutine dépend davantage de nous et l’économie russe davantage de l’Union Européenne que l’inverse (7% des exportations de l’UE vont vers la Russie alors que la Russie dépend de l’UE pour 52% de ses exportations). C’est céder au chantage de la Russie et au passage chercher à conquérir une forme de leadership européen aux yeux des russes, en passant par pertes et profits , démocratie et droits de l’Homme.
De 2007 à 2008, au delà des mots, c’est toujours un Président sans scrupule qui gouverne.
Posted by Benoit Hamon on janvier 8, 2008 at 03:11 PM dans Opinions | Permalink | Commentaires (5) | TrackBack
07/11/2007
Interview de Robert Reich dans Libération
Je vous restitue l'interview de Robert Reich parue lundi 5 novembre intitulée "Le supercapitalisme a infesté le processus démocratique".
"Robert Reich est clairement classé à gauche aux Etats-Unis. Il a combattu les délocalisations et défendu le salaire minimum et la responsabilité sociale des entreprises. Mais dans son dernier livre, Supercapitalism, il en a surpris plus d’un. Le capitalisme ne va pas forcément de pair avec la démocratie, alerte-t-il. Il la mine. Selon lui, les coupables ne sont pas seulement les grandes entreprises. Ce sont les individus."
Avons-nous vendu notre âme au capitalisme ?
Pas en tant que citoyens, mais en tant que consommateurs et investisseurs, oui. Sans le savoir, à chaque fois que nous cherchons la bonne affaire, en faisant nos courses ou en investissant à la Bourse, nous affaiblissons indirectement le contrat social et sacrifions une partie des valeurs auxquelles nous sommes attachés en tant que citoyens. Car d’où viennent ces bonnes affaires ? D’entreprises en très forte concurrence qui, pour répondre à notre demande, baissent les coûts salariaux, délocalisent et polluent l’environnement. Si nous voulons réduire les inégalités, retrouver la stabilité de l’emploi et de meilleurs salaires, ainsi que combattre le réchauffement climatique, nous devons accepter de faire de moins bonnes affaires.
Nous n’avons pourtant pas le sentiment d’avoir été achetés. Que s’est-il passé ?
L’affaiblissement de la démocratie face au capitalisme commence dans nos têtes. Par exemple, mon cerveau de consommateur commande des livres en ligne, parce que c’est moins cher et plus pratique, mais mon cerveau de citoyen défend par principe les petites librairies indépendantes. J’achète les billets d’avion les moins chers, et pourtant je soutiens les revendications des travailleurs aériens syndiqués. D’autres font leurs courses à Wal-Mart tout en diabolisant cette entreprise comme le pire des employeurs. Le problème, c’est que nous ne faisons pas attention à cette dissonance.
Et qui gagne ?
Dans ma tête, comme dans le monde entier, c’est le consommateur. Traditionnellement, nous utilisons le processus démocratique pour régler cette dissonance. Si nous voulons augmenter le salaire minimum, soutenir les syndicats, défendre le petit commerce, protéger l’environnement, nous votons des lois. Nous décidons des règles du jeu pour les entreprises. Le problème est que le supercapitalisme a réussi à infester le processus démocratique à travers les lobbyistes. Les entreprises se livrent une bataille sans merci pour gagner des avantages compétitifs sur leurs rivaux à travers les politiques publiques. Une vraie course à l’armement.
Est-ce vraiment nouveau ?
Ce n’était pas le cas dans les trente années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale : nous avions des oligopoles de trois ou quatre entreprises. Que ce soit dans l’automobile, la téléphonie ou la banque. Elles n’avaient pas à se battre pour s’arracher les consommateurs et les investisseurs. A partir des années 70, et ça s’est accéléré dans les années 80 et 90, les télécommunications et les transports ont globalisé les marchés et exacerbé la concurrence. A Washington, les lobbyistes sont passés d’une poignée à 35 000 aujourd’hui et dominent le processus politique. Même Google a ses lobbyistes. Les citoyens n’arrivent plus à se faire entendre par-dessus cette cacophonie.
Pourtant, vous dites que les entreprises ne sont pas les premières responsables…
Nous sommes les responsables. En tant que société, nous avons mis les entreprises sur le même plan que les citoyens, comme si elles avaient les mêmes droits et mêmes devoirs, le droit d’être représentées politiquement et le devoir d’être responsables socialement. N’importe quoi ! Les entreprises ne peuvent pas être responsables socialement et ne le seront pas. Elles prétendent l’être parce que c’est bon pour leur image. Mais l’idée qu’elles vont sacrifier des dividendes ou de bonnes affaires pour leurs clients, au nom d’un «bien public» abstrait, est abusive, voire dangereuse, car elle détourne le public de sa responsabilité d’établir les règles. Cela le conduit à croire que, grâce à la bonne volonté et à la moralité des PDG, les entreprises agissent dans l’intérêt du public, alors qu’elles ne le font pas. C’est un écran de fumée.
Vous avez été un ardent défenseur de la responsabilité sociétale des entreprises. Que s’est-il passé ?
Sous Clinton, je me suis battu pour un système des impôts qui récompenserait les entreprises qui, par exemple, versent des indemnités importantes quand elles licencient ou dont les PDG sont payés de manière proportionnée par rapport à leurs employés. Je pensais que, sur le long terme, ces entreprises s’en sortiraient mieux, attireraient davantage les consommateurs et les investisseurs. Mais ce n’était qu’un souhait. Et le long terme dure toujours. Et leurs efforts sont souvent ridiculement modestes. C’est le cas pour les entreprises «vertes». Prenons BP, qui a changé son nom pour Beyond Petroleum et s’est vanté d’être pro-environnement. Il n’a, dans le même temps, investi ni dans ses pipelines pour prévenir les fuites ni dans les énergies alternatives. Ce n’est que de la communication. Et nous ne passons pas les lois qui la contraindraient à respecter l’environnement.
Que devrions-nous faire en tant que citoyens ?
En en prenant conscience, nous pouvons être plus efficaces, influencer le processus politique. Par exemple, les ONG qui font pression sur les entreprises pour qu’elles soient plus responsables feraient mieux de travailler pour faire passer des lois et des régulations contraignantes. Ce n’est que comme ça que les entreprises changeront.
Posted by Benoit Hamon on novembre 7, 2007 at 04:24 PM dans Opinions | Permalink | Commentaires (6) | TrackBack
29/10/2007
Les français pour un référendum sur le Traité simplifié
Sondage CSA.
61% des français favorables à un référendum sur le TSUE.
52% s'abstiendraient ou voteraient blanc.
Sur les 48% restant,
68% voteraient oui ( 32,6% des français),
32% voteraient non (15,4% des français).
Posted by Benoit Hamon on octobre 29, 2007 at 02:47 PM dans Opinions | Permalink | Commentaires (29) | TrackBack
24/10/2007
Traité simplifié
A la question : pensez vous qu'il devrait y avoir un référendum national pour adopter le nouveau traité européen?
Les réponses sont :
Great Britain |
France |
Italie |
Espagne |
Allemagne | |
oui |
75% |
63% |
72% |
65% |
76% |
non |
14% |
27% |
17% |
21% |
19% |
SANS OPINION |
11% |
10% |
11% |
14% |
5% |
Enquête internationale réalisée entre le 3 et le 15 octobre pour le Financial Times
Pour la France : Enquête Louis Harris réalisée auprès d'un échantillon représentatif de 1122 personnes
http://www.harrisinteractive.com/harris_poll/index.asp?PID=818
Posted by Benoit Hamon on octobre 24, 2007 at 08:04 PM dans Opinions | Permalink | Commentaires (4) | TrackBack
09/10/2007
Collusion
« Au-delà de la droite et de la gauche, il y a la République qui doit être irréprochable parce qu'elle est le bien de tous. Il y a l’Etat qui doit être impartial.» [1] Il n’aura fallu que quelques mois pour que l’actualité financière vienne jeter une ombre sur ces engagements du candidat Nicolas Sarkozy. Le scandale EADS éclaire sous un jour glauque le mélange vicié des genres qui détermine les relations entre le pouvoir politique, l’Etat et les grands intérêts privés.
Il y a d’abord le scandale financier de la vente de stock-options par les dirigeants d’EADS pour 90 millions d’euros, peu de temps avant l’annonce de difficultés industrielles majeures pour l’entreprise, à l’automne 2005. Les conclusions de l’AMF ne laissent planer guère de doute sur le caractère massif du délit d’initié présumé.
Ne prenons pas le risque d’évoquer la morale dans ce dossier. Ici, ce sont l’hypocrisie et le cynisme qui gouvernent…
On peut commencer par s’interroger sur la légitimité que conserve le plan Power 8, bâti par les principaux acteurs de ce scandale, qui fait porter l’essentiel des efforts de la restructuration sur les salariés du groupe? Il y a aussi une fâcheuse coïncidence des agendas, quand la garde des Sceaux annonce cette semaine la mise place du groupe de travail sur la dépénalisation du droit des affaires. Au moment même où l’on durcit les sanctions contre la délinquance ordinaire, le gouvernement se penche sur les moyens d’adoucir les peines à l’égard de la délinquance en col blanc. Les délits économiques et financiers n’engorgent pas les tribunaux, ils représentent moins de 0,5% des condamnations, soit 9.000 condamnations sur 592.000 en France en 2005 mais cette délinquance-là cause des préjudices considérables à l’économie française. Le conseil des prélèvements obligatoire a estimé en mars 2007 dans un rapport que le montant de la fraude fiscale s’évaluait entre 29 et 40 milliards d’euros chaque année. Ce rapport identifie les délits en hausse : travail dissimulé ou partiellement déclaré, internationalisation permettant le choix des pays de déclaration, nouvelles technologies comme le commerce électronique.
Comment ne pas faire le parallèle entre l’extrême sévérité à l’égard du commun des mortels et l’indulgence à l’égard des puissants ? La loi sur les peines plancher expose à un an de prison celui qui vole un CD deux fois dans un supermarché. Le groupe de travail sur la dépénalisation du droit des affaires se propose notamment de soustraire les auteurs d’abus de bien social à une condamnation pénale. Et pourtant celui qui ordonne cette politique pénale à deux vitesses est celui qui déclarait en mars 2007 : « je crois dans l’éthique du capitalisme. Je n’accepte pas que le travail salarié et l’esprit d’entreprise soient bafoués par les rémunérations et les privilèges excessifs que s’octroie une toute petite minorité de patrons.[2]»
Il y a ensuite le scandale d’État de la socialisation des pertes prévues pour Lagardère en autorisant le rachat par la Caisse des dépôts de 1,8 milliards d’euros d’actions, dont un tiers, soit 600 millions d’euros, devait s’envoler en fumée quelques semaines plus tard. 600 millions d’euros perdus, c'est-à-dire le coût des réductions d’effectifs dans la fonction publique.
Rappelons simplement le fil des évènements : Lagardère vend ses actions au printemps 2006 alors que les difficultés du groupe sont connues depuis novembre 2005. Il vend un tiers de ses parts dans EADS à la caisse des dépôts et des consignations. Pourquoi l’Etat a-t-il racheté ces titres au cours le plus élevé quand il était informé de leur dépréciation inévitable, une fois que les retards sur l’A380 seraient rendus publics ? On invoque l’indépendance de la Caisse des dépôts dans ses choix d’investissement. Rappelons que le directeur du Trésor siège à la commission de surveillance de celle-ci. Est-il imaginable qu’une telle décision soit prise sans l’accord du gouvernement quand on connaît la vigilance de Berlin au maintien de la parité franco allemande dans le capital d’EADS et que l’acquisition supplémentaire de 2,25% des parts du groupe par la CDC sera immanquablement dénoncé comme un « moyen déguisé » choisi par l’Etat français pour augmenter sa participation au capital d’EADS ?
Devant l’ampleur du scandale le gouvernement a choisi de demander à l’inspection générale des finances une enquête sur « l'action des services du ministère en ce qui concerne EADS entre fin 2005 et juin 2006 ». C’est très insuffisant.
Si le délit d’initié était avéré, la CDC qui s’est engagée à acheter sa participation au capital d’EADS à 32,60 euros l’action (contre 22,27 au cours actuel) peut et doit se retourner contre le groupe Lagardère. En effet, le contrat qui lie la CDC à Lagardère prévoit un paiement en trois tranches dont les deux dernières échéances sont en 2008 et 2009. La responsabilité du gouvernement s’impose quand l’argent public a été ainsi dilapidé. Les chefs d’un « Etat en faillite » seraient cohérents s’ils montraient leur détermination à restaurer l’Etat dans ses droits et ses biens là où celui-ci a été selon leur dire, manifestement ignorant des manigances qui se tramaient en coulisse. Le directeur du Trésor qui représente l’Etat à la commission de surveillance de la CDC doit sans attendre, exiger de bloquer l’exécution du contrat et le paiement des deux dernières échéances au groupe Lagardère tant que le soupçon subsistera sur la moralité et la légalité de cette transaction.
Enfin, le citoyen et contribuable français est légitime à demander que toute la transparence soit faite sur ce dossier en confiant à ses représentants au Parlement le soin d’identifier les mécanismes et les responsables de ce scandale. Parce qu’il existe une présomption de collusion entre le pouvoir politique et des intérêts économiques privés, le gouvernement, par souci pour sa propre crédibilité, doit soutenir la création d’une commission d’enquête parlementaire comme une étape indispensable pour faire éclater la vérité.
Posted by Benoit Hamon on octobre 9, 2007 at 11:01 PM dans Opinions | Permalink | Commentaires (8) | TrackBack
20/12/2005
L’opinion publique européenne divisée sur la question turque
Vu de France, on peut souvent avoir l’impression que le projet
d’adhésion de la Turquie à l’Union suscite dans toute l’Europe une
solide résistance. Pourtant, la réalité dessinée par le dernier
eurobaromètre est plus nuancée, plus complexe aussi, en révèlant de profonds clivages entre les opinions publiques européennes.
Certes, au niveau des 25 Etats-membres, une opposition claire et majoritaire à l’entrée de la Turquie se dégage : seuls 35% des Européens y sont favorables, 52% y étant hostiles et 13% n’exprimant pas d’opinion. De tous les pays candidats, la Turquie est bien sûr le pays cristallisant le plus d’opposition. Mais la surprise n’est pas là : elle réside bien plutôt dans le clivage entre les anciens pays de l’Union et les nouveaux membres, issus de l’élargissement de 2004.
De manière générale, les opinions publiques de ces nouveaux membres sont très largement plus favorables au principe même de l’élargissement de l’Union : 72% des citoyens de ces dix nouveaux pays s’y disent favorables pour seulement 45% des citoyens des quinze pays anciens membres. Et ce qui vaut sur le principe vaut aussi pour la question turque : 48% des citoyens des nouveaux pays sont favorables à son adhésion, pour 32% de ceux des anciens. Dans la détail, l’adhésion de la Turquie suscite la plus forte hostilité en Autriche (80%), en Allemagne (74%), au Luxembourg (72%) en Grèce (70%), en France (70%), au Danemark (62%) et en Belgique (61%). Il a y à l’inverse, et ce que peu de Français savent, des opinions majoritairement acquises à l’adhésion turque : 50% des Suédois, 51% des Hongrois, 53% des Slovènes, et 54% des Polonais y sont favorables. Il y a enfin des pays où l’adhésion turque suscite une majorité relative d’approbation : c’est le cas de l’Espagne (42% contre 33%), du Portugal (43% contre 33%), de l’Irlande (38% contre 34%) et de la Lithuanie (42% contre 32%).
Le degré d’ancienneté à l’Union joue bien plus dans ces attitudes que les valeurs culturelles nationales, puisque, on le voit, les pays à plus forte tradition catholique sont aussi les plus favorables, ou les moins opposés à l’adhésion turque. On touche là au second grand enseignement de l’Eurobaromètre : l’argument de la différence culturelle et/ou religieuse, si souvent invoqué en France, est moins décisif quand on l’appréhende à l’échelle européenne. D’abord parce que 55% des Européens estiment que « par sa géographie, la Turquie appartient à l’Europe ». Ensuite parce que si 54% des Européens jugent que « les différences culturelles sont trop importantes pour permettre l’adhésion », ce chiffre s’explique pour beaucoup par la force du noyau dur d’opposition que constituent notamment la France, l’Allemagne et l’Autriche. Et cela ne doit pas masquer que dans 9 Pays de l’Union déjà une majorité estime à l’inverse ces différences surmontables.
Dit autrement, ce tableau d’opinion dessine bien, et quoi qu’on en dise en France, des possibilités politiques d’entrée de la Turquie dans l’Union. A condition qu’elle progresse dans son respect des droits de l’homme. Parce qu’on touche probablement là à un des fondements de l’Union, l’opinion publique européenne est sur ce point parfaitement consensuelle. 84% des Européennes jugent que pour pouvoir adhérer la Turquie devra respecter systématiquement les droits de l’Homme. Mais si Ankara est capable de donner des garanties suffisantes sur le respect de la démocratie, des minorités, et de progresser sur la question de la reconnaissance du génocide arménien, alors elle renforcera à l’évidence les soutiens d’opinion dont elle peut disposer en Europe. D’autant plus que la Turquie peut compter sur un autre atout pour modifier les rapports de force : l’entrée de pays comme la Roumanie, la Bulgarie, la Croatie, dont les populations, sondées par cet eurobaromètre, sont déjà majoritairement favorables à la cause turque.
Dans les dix ans qui viennent, et à condition de se trouver une exemplarité nouvelle sur les questions démocratiques, la Turquie a les moyens de mobiliser des soutiens au sein des opinions publiques européennes et de créer les conditions politiques de son adhésion. Faire croire l’inverse est tout simplement une négation des nouvelles réalités européennes, issues de l’élargissement.
L’enquête : Eurobaromètre Standard 63 (terrain : mai-juin 2005)
Posted by Philippe Hubert on décembre 20, 2005 at 08:02 PM dans Opinions | Permalink | Commentaires (7) | TrackBack
31/05/2005
Le Non des classes actives, des classes populaires et moyennes, et de gauche
Voici l'analyse trés claire de Philippe Hubert redacteur en chef d'Ipsos.fr sur la structure du vote non au référendum. " Le triomphe du Non avec 3 millions de voix d'avance, dans le référendum le plus mobilisateur depuis 1969, n'est pas simplement celui d'une France tentée par les extrémismes de tous bords. Le sondage Ipsos-Le Figaro réalisé le jour du scrutin présente un Non qui traverse toutes les catégories de la population, et plus particulièrement les classes populaires et moyennes, ou les salariés, du public comme du privé. Au sein du Non, le vote des proches de la gauche parlementaire pèse 49%, contre 19,5% pour les sympathisants de l'extrême-droite, et 6% pour les proches de l'extrême gauche.
La disparité des arguments de campagne laissait planer un doute sur la motivation du Non, certains analystes défendant l'idée d'un non de repli sur soi, majoritaire sur le Non "de gauche". Le sondage Ipsos-Le Figaro leur donne tort. En terme de répartition des voix selon la proximité partisane des répondants, le clivage est net : 63% des proches de la gauche parlementaire (PC-PS-Verts) ont voté Non, alors que 73% des sympathisants de droite (UDF-UMP-MPF) se sont prononcés pour le Oui.
Surtout, la répartition au sein même du Non est sans appel : 49% des partisans du Non se déclarent proches du PC (10%), du PS (30%) ou des Verts (9%). Sous l'hypothèse d'un Non souverainiste surtout porté par les proches de l'extrême droite FN (19,5%) ou du MPF (4,5%), il ne représente qu'un quart de l'électorat du Non. Les proches de l'extrême gauche pèsent 6%, l'UDF 5%, l'UMP 7,5%, les électeurs se déclarant "proches d'aucun parti", 9%. Agrégé de n'importe quelle façon, le Non de gauche est majoritaire.
La composition électorale du Non selon la proximité partisane | |
EG |
5,6 % |
PC |
10,6 % |
PS |
29,8 % |
Verts |
8,5 % |
UDF |
5,0 % |
UMP |
7,5 % |
MPF |
4,5 % |
FN/MNR |
19,5 % |
Aucun parti |
9,0 % |
La composition électorale du Non selon le vote au premier tour de la présidentielle 2002 | |
O. Besancenot |
11,9% |
A. Laguiller |
4,5% |
R. Hue |
6,8% |
L. Jospin |
18,5% |
N. Mamère |
5,7% |
J.P. Chevènement |
2,3% |
J. St Josse |
|