« Soirée du 9 Mars | Accueil | BFM TV le 11 mars à 20H30 »

10/03/2008

Quelques leçons de la démocratie américaine.

L’intérêt n'a cessé de grandir dans l’hexagone pour le résultat des élections primaires américaines. Clinton_obama_071119_ms_4Reconnaissons que l’exercice séduit.

Par son suspens d’abord, qui, à l’équivalent d’une de ces série à succès » made in USA », vous tient en haleine plusieurs semaines durant à guetter l’épisode New Hampshire (qui sait où est le New Hampshire?), à veiller le soir du « super Tuesday » et à saliver aux promesses d'un final haletant.   

Par ses enjeux ensuite. Le choix du futur président des Etats Unis, géant économique, politique, militaire est tout sauf indifférent dans un monde plus menaçant que jamais par la multiplication des mobiles pour s’entretuer (terrorisme, prolifération nucléaire, conflit Nord/Sud…) ou des prétextes pour se suicider (réchauffement climatique, bio diversité...)

Enfin, par les leçons pour notre pays qu’inévitablement journalistes et politiques tireront du verdict de la primaire et, pour ce qui concerne l’avenir de la gauche française, l’œil principalement rivé sur le duel Clinton/Obama.

On n’échappera pas aux parallèles grossiers qu’imagineront les esprits paresseux ou opportunistes pour désigner selon le résultat, l’Obama français ou l’Hillary hexagonale. A l’heure du « story telling », les scénaristes américains restent les meilleurs, et on peut imaginer que les « spin doctors » français iront au plus pressé, piocher Outre-Atlantique le scénario de leur prochaine fiction politique française.

Si Barack Obama l’emporte, on trouvera mille raccourcis pour identifier dans le profil « résolument nouveau et moderne » de tel ou telle, le pedigree d’un futur Obama français. Peu importe que celui-ci soit le produit du système ou pas, peu importe ses préférences politiques, dans une gauche en crise d’identité, une cure de jouvence politique peut faire office de remède miracle. Et comme Obama a le dos souple, on pourra aussi y voir le succès du candidat contre l’appareil et ainsi justifier des stratégies de contournement du vieux parti socialiste.

Si Hillary Clinton l’emporte, on décrètera venu le « temps des femmes », et l’on vantera la saga d’une femme « seule contre tous ». On saluera et on distinguera dans son recentrage politique la recette stratégique à succès. On pourra inversement exalter le succès d’une carrière blanchie sous le harnais de l'appareil démocrate et des institutions de la capitale Washington.

Bref, chacun pourra trouver matière à instrumentaliser la victoire de l’une ou l’autre, comme pour alimenter du « récit » de ces succès, les pages désespérément blanches du projet politique de la gauche française.

L’essentiel est bien sûr ailleurs, dans la leçon que livre la vieille démocratie américaine aux dirigeants politiques français pressés au nom de la modernité d’en finir avec les « archaïsmes » de leur démocratie, qu’il s’agisse pour les uns des partis politiques ou pour les autres de la République elle même.

Vieille de 232 printemps, la démocratie américaine est loin d’être parfaite, elle qui n’entraîne que la moitié du corps électoral voter lors des élections présidentielles, elle qui couronne souvent les plus richement dotés ou elle qui fait d’un soupçon d’adultère une marque plus rédhibitoire que la proposition d’apprendre aux enfants américains la théorie de la création en lieu et place des sciences de l’évolution.

Elle a même vécu en 2001 une crise redoutable. Confrontée pour la première fois dans son histoire à une impossibilité de départager deux candidats, le Président des Etats Unis a été désigné de facto, par la plus haute autorité judiciaire fédérale, la Cour suprême. Pourtant cette élection contestée devant les tribunaux, a en réalité constitué un test en grandeur nature du fonctionnement réel de cette démocratie et démontré la capacité du système à résister à l’épreuve et à recréer un consensus fondé sur le respect de la Constitution.

La démocratie américaine conserve dans ses rites et ses traditions une capacité à propager la culture démocratique. Admirable vieillerie que ces caucus où les candidats sont départagés selon le nombre de partisans qui s'agglutinent autour de leur banderole dans le fin fond d'un gymnase ou d'une église. Et pourtant, il ne se trouve aucun candidat défait pour contester au terme des primaires, la légitimité démocratique du vainqueur.

Cela ne l'empêche pas non plus de brasser le personnel politique comme aucune autre démocratie. Tous les quatre ans, le casting change. Il n'y a pas de prime au redoublement. Quelle autre démocratie réussit à proposer régulièrement un tel renouvellement du personnel politique. Là où les élites françaises se reproduisent entre elles d'une génération à l'autre, les Etats Unis sont capables d'élire un marchand de chemises (Truman), un second rôle d'Hollywood (Reagan) et demain peut être le premier leader noir d'une démocratie occidentale.

Enfin, l'intérêt de cette élection tient aux thèmes qui structurent le débat politique américain. Morceaux choisis :

Les restrictions au libre échange : il n'y a même pas débat chez les démocrates mais consensus sur la nécessité de maitriser les échanges commerciaux pour préserver l'emploi et protéger l'environnement. Hillary veut une pause dans les accords commerciaux, Obama des barrières pour protéger l'environnement et tous deux dénoncent l'hémorragie des emplois liés à une mondialisation mal régulée.

La protection sociale : A l'heure où les modèles sociaux européens, le modèle français en tête, font office d'accusé numéro un pour justifier la faiblesse de la croissance européenne, on parle Outre Atlantique de protection de la retraite par répartition (social security) et de couverture santé pour tous.

Politique fiscale : les démocrates proposent de renouer avec la progressivité des prélèvements et de supprimer les réductions d'impôts accordées aux plus riches pour financer les nouvelles  politiques fédérales.

Logement : suite à la crise des "subprimes" qui a provoqué l'expulsion de centaines de milliers de ménages surendettés, les démocrates parlent d'intervention de l'Etat pour garantir le maintien dans leur logement des familles les plus exposées.

Régularisation des immigrés clandestins : là bas aussi le débat sur l'immigration fait rage et les démocrates débattent ouvertement des conditions de régularisation des 12 millions de clandestins qui travaillent et habitent aux Etats Unis.

Dans « l’obscénité démocratique », Régis Debray dénonce parmi les nouveaux « spectres » de la démocratie française, ces substituts au clivage droite/gauche et tout simplement au débat démocratique, « qui ont nom transparence, authenticité et proximité ». Ces spectres n'ont pas quitté la scène politique américaine. Il est même probable que nous les ayons importé de là bas. Mais là où le débat politique français risque de ne retenir de l'élection américaine que le récit d'une "success story", la responsabilité de la gauche française est d'affirmer que la modernité politique tient notamment dans la restauration des capacités régulatrices de la puissance publique (nationale ou continentale), dans le renforcement des protections individuelles et collectives, dans une nouvelle redistribution des richesses favorable à la protection de l'environnement et dans des politiques ouvertes d'immigration.

Posted by Benoit Hamon on mars 10, 2008 at 12:46 PM dans Témoignages | Permalink

TrackBack

URL TrackBack de cette note:
http://www.typepad.com/t/trackback/205574/26955068

Voici les sites qui parlent de Quelques leçons de la démocratie américaine.:

Commentaires

Il fait consensus en effet que les US appliquent depuis 20 ans (et bien plus en fait) des politiques keynésiennes, et allant contre le libre échange (pour eux même). En effet les propositions des candidats démocrates sont surprenantes pour ceux qui cèdent à l'air du temps.
Pour autant il faut être critique sur le mode de scrutin. Le scrutin personnel, présidentiel, fausse l'expression démocratique. Il faut se libérer des questions de personnes pour porter enfin le débat sur les idées, et le passage à un régime parlementaire est un pas dans la bonne direction.

Rédigé par: Thomas | 10 mars 08 23:27:38

Euh, si on cite Debray, faut nous expliquer: "qui ont nom transparence, authenticité et proximité." C'est quoi le probleme avec la transparence? Je veux dire, puisque vous etes eurodéputé, quelle est votre position face au rapport du comité de controle du budget sur les frais des eurodéputés? Etes-vous pour la publication de ce rapport, ou non?

Ps, dans ce cas, c'est "de jure" pas "de facto"....

Rédigé par: Thomas L. | 11 mars 08 10:27:56

Je reviens Benoit, sur ce que tu dis au sujet de la démocratie américaine et de sa "capacité (...) à recréer un consensus fondé sur le respect de la Constitution".

L'analyse est discutable, puisqu'il ne faut pas oublier que le rapport final sur le fameux décompte des voies en Floride entre Gore et Bush a été remis... l'après-midi du 11 septembre 2001. Il s'est retrouvé quelque peu occulté... d'autant que certains modes de calcul (pas d'autres) donnaient une majorité de voies à Gore dans cet Etat. Un recompte financé par plusieurs grands journaux américains l'a ensuite confirmé.

Pour parler plus clairement, et sans verser dans les théories visqueuses du complot, ce sont les attentats du 11 septembre qui ont créé un consensus autour d'un président dont l'élection à son premier mandat reste discutée, plus qu'un consensus institutionnel.

Rédigé par: Thierry Seveyrat | 13 mars 08 21:48:39

Il y a deux autres déductions que je fais de la marche à l'investiture côté démocrate, si sa tendance actuelle se confirme - plus clairement, si Barack Obama maintient sur sa concurente Hillary Clinton l'avance qu'il ne cesse de creuser face à elle, et devient d'ici au 4 novembre prochain le candidat du parti progressiste américain.

1) Les électeurs démocrates auraient fait montre d'une divergence de fond avec leurs adversaires conservateurs : celle de rompre avec l'ordre dynastique républicain, en préférant le mérite d'un candidat, à son appartenance familiale. Le refus du népotisme apparaitrait bien alors comme un clivage prègnant entre progressistes et conservateurs, là-bas comme ici.

2) Il y aurait quand même une formidable réponse des démocrates américains aux années de régression politique que l'administration Bush a imposé au monde depuis 2000. Après 8 années d'une régence qui a nourri à l'échelle de la planète une guerre des civilisations que les inspirateurs des politiques républicaines, comme Samuel Huntington, ont théorisé, l'Amérique aurait le choix d'offrir à la planète le visage précisément inverse - celui de la coexistence assumée des origines et des appartenances, qu'elles soient ethniques, confessionnelles ou de parcours migratoire. Et là aussi, c'est un clivage primordial entre progressistes et conservateurs, là-bas comme ici.

La politique possède deux versants : celui de l'action, et celui de la représentation. Si le premier est le principal, l'importance accrue du second n'est pas pour autant à négliger, y compris dans sa capacité à générer des dynamiques, échelle internationale incluse. Y compris aussi dans la capacité qu'ont les porteurs de symboles à influer sur l'action des décideurs politiques.

La plus grande démocratie du monde se prépare-t-elle à apporter enfin au monde, après le visage sécuritaire et droitier qu'elle a choisi d'arborer depuis ce début de siècle, une alternative progressiste, qui ferait la part belle au dialogue des civilisations ?

C'est aux électeurs démocrates d'abord, américains ensuite, d'en décider !

Rédigé par: Thierry SEVEYRAT | 13 mars 08 23:04:12

Monsieur Hamon,

Je me réjouis sincèrement qu'il existe quelqu'un comme vous au PS . Je lis régulièrement vos analyses sur ce blog, je regarde les débats et interventions télévisées auxquelles vous prenez part, et je fais connaître vos positions dans mon entourage. A la fois claire, sincère et allant droit au but, elles témoignent du fait que vous êtes un véritable homme de gauche, respectant ses idéaux et défendant avec acharnement des principes républicains comme la laïcité ou la démocratie (à travers votre critique de la "démocratie simplifiée" dont vos collègues du PS ont fait preuve pour le traité constitutionnel) qui ne sont d'ailleurs pas nécéssairement de gauche, mais appartenant à l'essence même de notre Nation, et que vos collègues ne critiquent pas avec autant d'acharnement. J'apprécie votre acharnement à démontrer que la véritable modernité, ce n'est pas celle qu'on essai de nous vendre, mais le volontarisme politique fondé sur un idéal que vous défendez.
Cependant nombreux sont les gens de gauche comme moi qui ne font plus confiance au PS . Que reste-t-il de Jaurès (dont les textes sont d'ailleurs incroyablement d'actualité) dans ce parti? Comment pouvez-vous supporter toute l'hypocrisie et surtout cette mue progressive vers le centre qu'on nous décrit comme ineluctable.
Plus que jamais consciente qu'il n'y avait plus rien à attendre des socialistes, conscient, en votant au deuxième tour des présidentielle pour Mme Royal que le PS au gouvernement ne ferait que rendre plus "douce" la conversion du pays à un libéralisme économique qui , par sa similitude avec ce qui regnait au XIXème, constitue le véritable archaïsme, j'ai décidé , comme de plus en plus de gens de gauche, de me tourner vers l'initiative lancé par la LCR de créer un nouveau parti anticapitaliste, un parti donnant le pouvoir aux militants, avertis que le pouvoir personnel et le poids des dirigeants mène au marasme que le PS nous présente. Décidés à nous demarquer à la fois d'une extrème gauche sans doute populiste et brutale, et d'un centre gauche bien trop complaisant à l'egard du capitalisme et des menaces qu'il fait peser sur la démocratie et sur notre planète, nous allons collectivement ellaborer une vaste critique du systeme, devenir un vecteur de mobilisation social et , dans l'avenir, ellaborer le projet politique dont la gauche est à présent dépourvu ; un somme reprendre un siècle plus tard l'oeuvre de Jaurès pour un socialisme républicain mais résolument révolutionnaire, au sens de transformation profonde des rapports de dominations dans la société.
Je me permet de vous demander de bien vouloir me contacter, pour me donner votre avis sur cette initiative qui est a présent en dehors de tout parti déja en place, mais qui prend une ampleur non négligeable depuis quelques mois. Je serais sincèrement honoré de prendre connaissance de votre opinion, que je crois sincère et d'expérience.

Rédigé par: Nicolas F | 14 mars 08 20:03:04

Il me semble que la vision du monde et du capitalisme que défend le sarkozysme est plutot anachronique:celle du XXeme siecle et l'après guerre froide. Il reste à l'opposition de lui opposer une vision du XXIeme siecle: celle d'un capitalisme humaniste et creatif,fondé sur l'innovation, les nouvelles technologies et la propriété intellectuelle, celle de l'age de l'information post -industriel, celle de sociétés hybride et multi-culturelles et raciales.Celle enfin de non-polarité géopolitique (cf richard Haas, president du CFR)avec la montée en puissance du continent asiatique, le reveil de la russie, l'emergence du Bresil, du Mexique. Tout en l' integrant à la dimension historique de la philosophie des lumieres, du gaullisme et de Mai 68, qui définit l'ADN français

Rédigé par: Roddenberry | 15 mai 08 12:37:14

Poster un commentaire