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07/11/2007

Interview de Robert Reich dans Libération

Ot1uca23qc3scavs2d72cad95wgbcaxo4t8Je vous restitue l'interview de Robert Reich parue lundi 5 novembre intitulée "Le supercapitalisme a infesté le processus démocratique".

"Robert Reich est clairement classé à gauche aux Etats-Unis. Il a combattu les délocalisations et défendu le salaire minimum et la responsabilité sociale des entreprises. Mais dans son dernier livre, Supercapitalism, il en a surpris plus d’un. Le capitalisme ne va pas forcément de pair avec la démocratie, alerte-t-il. Il la mine. Selon lui, les coupables ne sont pas seulement les grandes entreprises. Ce sont les individus."

Avons-nous vendu notre âme au capitalisme ?

Pas en tant que citoyens, mais en tant que consommateurs et investisseurs, oui. Sans le savoir, à chaque fois que nous cherchons la bonne affaire, en faisant nos courses ou en investissant à la Bourse, nous affaiblissons indirectement le contrat social et sacrifions une partie des valeurs auxquelles nous sommes attachés en tant que citoyens. Car d’où viennent ces bonnes affaires ? D’entreprises en très forte concurrence qui, pour répondre à notre demande, baissent les coûts salariaux, délocalisent et polluent l’environnement. Si nous voulons réduire les inégalités, retrouver la stabilité de l’emploi et de meilleurs salaires, ainsi que combattre le réchauffement climatique, nous devons accepter de faire de moins bonnes affaires.

Nous n’avons pourtant pas le sentiment d’avoir été achetés. Que s’est-il passé ?

L’affaiblissement de la démocratie face au capitalisme commence dans nos têtes. Par exemple, mon cerveau de consommateur commande des livres en ligne, parce que c’est moins cher et plus pratique, mais mon cerveau de citoyen défend par principe les petites librairies indépendantes. J’achète les billets d’avion les moins chers, et pourtant je soutiens les revendications des travailleurs aériens syndiqués. D’autres font leurs courses à Wal-Mart tout en diabolisant cette entreprise comme le pire des employeurs. Le problème, c’est que nous ne faisons pas attention à cette dissonance.

Et qui gagne ?

Dans ma tête, comme dans le monde entier, c’est le consommateur. Traditionnellement, nous utilisons le processus démocratique pour régler cette dissonance. Si nous voulons augmenter le salaire minimum, soutenir les syndicats, défendre le petit commerce, protéger l’environnement, nous votons des lois. Nous décidons des règles du jeu pour les entreprises. Le problème est que le supercapitalisme a réussi à infester le processus démocratique à travers les lobbyistes. Les entreprises se livrent une bataille sans merci pour gagner des avantages compétitifs sur leurs rivaux à travers les politiques publiques. Une vraie course à l’armement.

Est-ce vraiment nouveau ?

Ce n’était pas le cas dans les trente années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale : nous avions des oligopoles de trois ou quatre entreprises. Que ce soit dans l’automobile, la téléphonie ou la banque. Elles n’avaient pas à se battre pour s’arracher les consommateurs et les investisseurs. A partir des années 70, et ça s’est accéléré dans les années 80 et 90, les télécommunications et les transports ont globalisé les marchés et exacerbé la concurrence. A Washington, les lobbyistes sont passés d’une poignée à 35 000 aujourd’hui et dominent le processus politique. Même Google a ses lobbyistes. Les citoyens n’arrivent plus à se faire entendre par-dessus cette cacophonie.

Pourtant, vous dites que les entreprises ne sont pas les premières responsables…

Nous sommes les responsables. En tant que société, nous avons mis les entreprises sur le même plan que les citoyens, comme si elles avaient les mêmes droits et mêmes devoirs, le droit d’être représentées politiquement et le devoir d’être responsables socialement. N’importe quoi ! Les entreprises ne peuvent pas être responsables socialement et ne le seront pas. Elles prétendent l’être parce que c’est bon pour leur image. Mais l’idée qu’elles vont sacrifier des dividendes ou de bonnes affaires pour leurs clients, au nom d’un «bien public» abstrait, est abusive, voire dangereuse, car elle détourne le public de sa responsabilité d’établir les règles. Cela le conduit à croire que, grâce à la bonne volonté et à la moralité des PDG, les entreprises agissent dans l’intérêt du public, alors qu’elles ne le font pas. C’est un écran de fumée.

Vous avez été un ardent défenseur de la responsabilité sociétale des entreprises. Que s’est-il passé ?

Sous Clinton, je me suis battu pour un système des impôts qui récompenserait les entreprises qui, par exemple, versent des indemnités importantes quand elles licencient ou dont les PDG sont payés de manière proportionnée par rapport à leurs employés. Je pensais que, sur le long terme, ces entreprises s’en sortiraient mieux, attireraient davantage les consommateurs et les investisseurs. Mais ce n’était qu’un souhait. Et le long terme dure toujours. Et leurs efforts sont souvent ridiculement modestes. C’est le cas pour les entreprises «vertes». Prenons BP, qui a changé son nom pour Beyond Petroleum et s’est vanté d’être pro-environnement. Il n’a, dans le même temps, investi ni dans ses pipelines pour prévenir les fuites ni dans les énergies alternatives. Ce n’est que de la communication. Et nous ne passons pas les lois qui la contraindraient à respecter l’environnement.

Que devrions-nous faire en tant que citoyens ?

En en prenant conscience, nous pouvons être plus efficaces, influencer le processus politique. Par exemple, les ONG qui font pression sur les entreprises pour qu’elles soient plus responsables feraient mieux de travailler pour faire passer des lois et des régulations contraignantes. Ce n’est que comme ça que les entreprises changeront.

Posted by Benoit Hamon on novembre 7, 2007 at 04:24 PM dans Opinions | Permalink

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Commentaires

... TOUT EST DIT !!!! Il faut que ce soit la "gauche américaine" qui nous livre ce message si limpide sur l'état de notre société...

Mais elle est où la social démocratie européenne ????

Merci Monsieur Hamon d'avoir relayé ce point de vue sur votre blog et respect pour votre décision et votre sens des responsabilités, j'allais dire votre honnèteté mais je ne vous connais pas assez pour la mesurer exactement... Sachez en tous les cas que vous avez donné du baume au coeur à ceux qui pensent que tout ne s'achète pas...

respectueusement

Rédigé par : Olivier | 7 nov 2007 18:32:14

Est-ce que le livre de Robert Reich est traduit et paru en France ?
Ce premier aperçu me semble une analyse très pertinente.

Rédigé par : durand | 7 nov 2007 20:38:40

L'Europe libérale proposée actuellement est une Europe des transnationales et de l'agriculture intensive.
Nous avons, à présent, la preuve que cette Europe-là fait bon ménage avec le déclin de la démocratie.
Tous ceux qui cherchent à le cacher sont des manipulateurs pour berner les naïfs.

Rédigé par : Isa | 8 nov 2007 15:43:17

Socialistes, demandons aux parlementaires socialistes d'exiger le référendum sur le traité européen

===> http://www.trait-dunion.org/index.php?option=com_wrapper&Itemid=76 <==

Rédigé par : pourunereferendum | 9 nov 2007 18:38:47

Bonjour,

Pour répondre à la question de durand, le parution française "Supercapitalisme" de Robert Reich (Editions Vuibert) sera disponible le 17 janvier 2008 en librairie. A cette occasion, Robert Reich sera à Paris le 16 et le 17 janvier.

Rédigé par : | 20 déc 2007 10:07:57

Bonjour Monsieur Hamon,

Je me permets de vous contacter via votre blog car Robert Reich que vous citez sur votre blog sera à Paris le 16 et 17 janvier à Paris à l'occasion de la parution en français de l'ouvrage Supercapitalisme.

Nous avons le plaisir de vous convier à deux conférences en anglais :

• "Supercapitalism", the forthcoming Conflict between Corporations ans citizens ?
IFRI - jeudi 17 janvier à 8h30 - 27 rue de la procession 75015 Paris
La discussion sera introduite par Éric le Boucher, éditorialiste au journal Le Monde : Attention confirmer impérativement votre présence par mail à baniamer@ifri.org

• Does Supercapitalism threaten democracy ?
SCIENCES-PO - jeudi 17 janvier à 18h00 - 27 rue Saint Guillaume 75007 Paris (salle Leroy Beaulieu): Attention confirmer impérativement votre présence par mail à teresa.cal@sciences-po.fr

A bientôt, je l'espère.

Valérie Devillers
Responsable promotion
Editions Vuibert

Rédigé par : Devillers | 8 jan 2008 11:03:43

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