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20/04/2007

Dombrowski

Jaroslaw_dabrowskiEn Pologne, à l'initiative d'un député de la majorité de droite au pouvoir et au nom de la lutte anticommuniste, un amendement à la loi sur les vétérans de guerre propose de supprimer les privilèges des anciens brigadistes, combattants volontaires en Espagne. En réaction, j'ai proposé au journal polonais la Gazetta Wyborcza la tribune suivante, intitulée "pour notre liberté et la votre", devise du bataillon des volontaires polonais puis de la XIIIème brigade Dombrowski en Espagne.

"23 mai 1871 : Jaroslaw Dabrowski (ou Dombrowski), un des principaux dirigeants de l'insurrection polonaise contre la Russie en 1863, évadé de Sibérie et réfugié en France, meurt sur les barricades en défense de la Commune de Paris.

Grâce à Dabrowski et à d'autres patriotes, le mouvement polonais de libération nationale acquit en 1863 une dimension sociale - la terre aux paysans - qui le mit à l'avant-garde des autres mouvements similaires en Europe. Grâce à lui,  la Pologne entra dans le cœur de tous les peuples qui luttaient pour la liberté, l'indépendance et le progrès. (...)

Comme des volontaires polonais avaient pris part aux insurrections de 1848 en Hongrie et en Italie, et en 1861 à l'expédition des Mille de Garibaldi, ce furent d’autres volontaires arrivés d'Allemagne, de France et d'Italie qui rejoignirent la rébellion polonaise anti-tsariste de 1863.

Rien n'était donc plus naturel, pour un homme comme Dabrowski, que de mourir pour le peuple français.

Novembre/décembre 1936 : le Bataillon Dabrowski, formé par les premiers volontaires polonais des Brigades Internationales, défend la Cité Universitaire de Madrid en repoussant les assauts des franquistes et de leurs mercenaires, en laissant sur le terrain 300 de ses 600 hommes, concrétisant ainsi sa devise, "Pour notre liberté et la votre".

L'arrivée en Espagne de nouveaux volontaires conduit le bataillon polonais à se transformer en 1937 en XIIIème Brigade Internationale "Dabrowski", composée principalement de polonais, bulgares et tchèques. Ces volontaires, provenant en majorité des classes populaires, estimaient que lutter contre le fascisme en Espagne signifiait lutter également pour libérer son propre pays de la même menace. Car ces hommes savaient que s’ils ne résistaient pas aux troupes franquistes, le même armement envoyé par Hitler en Espagne propagerait bientôt le chaos et la destruction en terre polonaise.

2007 : un amendement déposé par un député du parti PiS, au pouvoir en Pologne, vise à supprimer la pension d'ancien combattant aux vétérans de la Brigade Dabrowski.

Cette affaire n'est malheureusement qu'un épisode parmi plusieurs d'une controverse qui agite certains pays libérés de l'oppression soviétique et qui ont rejoint l'Union Européenne. Dans une tribune publiée dans le journal britannique The Guardian, le député européen socialiste hongrois Gyula Hegyi réalise un inventaire inquiétant de quelques affaires semblables : destruction de monuments commémoratifs de la victoire soviétique contre les armées nazies, controverses sur la qualité de patriote ou de traitre des vétérans de l'armée rouge et des anciens des divisions SS, controverses sur la nationalité des victimes des camps de concentration (citoyens soviétiques, polonais, juifs ?).

Bien sûr, les nouveaux pays membres de l’Union n’ont pas le monopole des dérapages verbaux et écrits racistes, antisémites, négationnistes ou révisionnistes. En France, les élus du Front National ne craignent aucune concurrence en la matière et ont été condamnés à plusieurs reprises par la justice française.

Ce qui est significatif et important, c'est que la mémoire historique est devenue un vrai enjeu politique et culturel dans cette partie de l’Europe qui émerge à peine d’un demi siècle de domination soviétique, caractérisé notamment par une historiographie officielle, instrumentalisée au bénéfice du maintien d'un système politique oppressif et anti-démocratique.

Aujourd'hui, le rejet, par ailleurs légitime, de l'héritage soviétique, conduit certains à rejeter également l'antifascisme.

Certainement, la mémoire antifasciste a été instrumentalisée par le pouvoir de la nomenklatura  communiste pour donner une légitimité symbolique à un régime entièrement dépourvu de toute forme de légitimité démocratique. Les Historiens officiels de l'époque « oubliaient » d'ailleurs que Staline a lui-même renoncé à tout engagement antifasciste lorsque, dans un de ses calculs cyniques, il a choisi de s'allier à Hitler en 1939 en espérant ainsi profiter de l'affrontement entre les démocraties occidentales et les puissances de l'axe.

Il n'en reste pas moins que la mémoire antifasciste ne se réduit pas à un simple mythe fondateur du défunt régime soviétique. Cette Histoire, celle des premières résistances aux coups de force mussoliniens et hitlériens, celle des champs de bataille d'une Espagne démocratique et républicaine mutilée par des militaires félons, celle du souvenir de la shoah et des camps d'extermination, celle des combattants réguliers et clandestins de la libération de l'Europe du cauchemar nazi, ou encore celle des luttes contre le racisme et le colonialisme partout dans le monde, est avant tout une mémoire démocratique.

Quand aujourd’hui, on présente des combattants antifascistes dont le sang a coulé pour notre liberté, tels des criminels, on ne répare pas une injustice, on crée une injustice.

En répudiant cette mémoire, ce n'est pas Staline et le politburo du Parti Communiste de l'URSS que l'on rejette, mais la démocratie moderne, les droits de l'homme, l'Etat de droit, la liberté que l'on bafoue.

Posted by Benoit Hamon on avril 20, 2007 at 03:43 PM dans Témoignages | Permalink

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