« Quel choix présidentiel ? | Accueil | La pensée de marché »

13/09/2006

Bolkestein... épilogue imminent

Bolkesteins_back_1Deuxième lecture de la directive Services au Parlement Européen

Aucune directive européenne n'a jamais soulevé autant de controverses que la fameuse directive sur les services dans le marché intérieur, dite directive Bolkestein, du nom de  son créateur, l'ancien commissaire au marché intérieur de la Commission Prodi.

Après le vote du Parlement Européen en première lecture, en février dernier, et la "position commune" du Conseil de juillet (cad la "première lecture" de la deuxième branche du législateur européen en codécision), la directive est de retour au Parlement Européen, pour sa deuxième lecture.

La majorité des groupes politiques du PE, les représentations permanentes des Etats membres, la présidence finlandaise du Conseil, la Commission, sont unanimes : il faut aboutir rapidement à un accord définitif entre le Parlement et le Conseil, pour que ce texte qui "empoisonne" le débat politique européen depuis presque trois ans quitte enfin le terrain du débat politique pour aboutir dans nos codes de lois. Le texte que nous propose le Conseil serait la copie exacte, à quelques aménagements mineurs près, du fameux rapport Gebhardt du Parlement Européen, lui-même véritable chef d'œuvre politique. Ainsi ce texte qui a mis des dizaines de milliers de citoyens européens dans la rue, qui a occupé une place centrale dans le débat publique de chacun des pays de l'Union, aurait été débarrassé de ses  dispositions plus libérales. Il constituerait désormais le moteur précieux de la relance européenne, un formidable accélérateur de croissance, inoffensif pour le modèle social européen.

La réalité est bien différente. Bien-sûr, la mobilisation syndicale et citoyenne, le débat parlementaire ont permis d'arracher de nombreuses concessions à la droite. Mais cela n'a pas suffi à transformer la nature profondément libérale du texte. La contestation anti-Bolkestein a concentré ses critiques, à juste titre, sur le fameux "principe du pays d'origine", véritable encouragement aux dumpings (social, fiscal, environnemental, réglementaire). Mais c'est oublier que cette directive attaque le modèle social sur plusieurs fronts, notamment en poursuivant l'œuvre de démantèlement des services publics, ou en limitant la capacité de la puissance publique à encadrer, réguler les activités de service dans l'intérêt par exemple des consommateurs, de la santé publique ou de l'environnement.

Un inventaire sommaire des résultats de la première lecture du Parlement Européen nous permet de comprendre combien cette directive reste un danger pour le modèle social européen :

  1. Premièrement, le fameux Principe du Pays d'Origine, source de confusions juridiques innombrables, négation de l'esprit communautaire et de la volonté d'harmonisation. Le nouvel article 16 issu du compromis Gebhardt ne mentionne plus le principe du pays d'origine, mais il ne mentionne pas non plus son contraire, le principe du pays de destination. Le prix du compromis ici à été la sécurité juridique, ce sera désormais aux tribunaux de trancher.

  1. Deuxièmement, l'influence néfaste de cette directive sur le droit du travail, notamment sur la directive détachement des travailleurs. La première lecture a apporté de vraies garanties sur ce thème. Il est d'autant plus dommage que la communication qui a ensuite été présentée par la Commission sur le détachement, au lieu d'apporter un peu plus de garanties aux travailleurs pour les protéger contre l'exploitation et assurer le respect de leurs droits, vise uniquement à démanteler les mesures nationales de contrôle et de surveillance. Par ailleurs, une nouvelle disposition insérée à l'article 16, relative à la "liberté du travail indépendant", peut nous laisser craindre que les différentes protections et garanties légales des travailleurs salariés soient contournées par l'embauche de faux "travailleurs indépendants", corvéables à merci.

  1. Sur la question des services d'intérêt général, la situation est passablement confuse. Sont désormais exclus les services non économiques, l'audiovisuel, la santé et certains services sociaux. En clair, cela signifie que les services de l'eau, certains services liés à l'éducation, la culture et tant d'autres restent bel et bien sous le joug de cette directive.

Nous attendons par ailleurs toujours en vain les initiatives de la Commission sur les services sociaux, sur la santé, ainsi que la nécessaire directive cadre sur l'ensemble des SIG.

  1. Enfin, signalons que les articles 14 et 15 continuent à interdire ou restreindre drastiquement des législations aussi essentielles que la planification économique et territoriale, les prix maximum et minimum ainsi que les nombre minimum d'employés pour garantir la qualité du service.

La Position Commune du Conseil du 19 juillet revient en arrière sur nombre des acquis de la première lecture.

- Quant aux questions liées au PPO, le Parlement avait réussi à introduire le principe, de simple bon sens, selon lequel la responsabilité du contrôle incombe au pays du lieu où se réalise le service, et non pas au pays d'origine, qui peut en être éloigné de plusieurs milliers de kilomètres. Le Conseil revient en arrière, et prétend rendre au pays d'origine un rôle déterminant dans le contrôle.

- Sur l'exclusion du droit du travail du champ d'application de la directive, le Conseil veut remplacer la formulation claire de la première lecture par une nouvelle disposition, trop ambigüe, qui semble mettre le droit social et du travail national sous tutelle européenne.

- Quant aux services d'intérêt général, rappelons que le Groupe Socialiste avait réussi, en dehors même du cadre négocié avec le PPE, à exclure les services sociaux d'intérêt général du champ d'application. Le Conseil propose de restreindre drastiquement cette exclusion.

- En outre, dans le cadre de la nouvelle procédure de screening, la position commune donne un nouveau rôle à la Commission, celui de produire des "orientations" en matière d'application de la directive. C'est une attaque contre la division des pouvoirs en Europe. C'est au législateur en codécision de légiférer en la matière, et à la Cour de trancher en cas de doutes sur l'interprétation.

En conclusion, le compromis issu du vote du parlement était, à nos yeux, insuffisant. Il est désormais fragilisé par les modifications que lui a apportées le Conseil. Le texte vient en seconde lecture au Parlement. Il n'est pas possible de redéposer les amendements rejetés en première lecture. Cela signifie qu'au mieux, le Parlement peut essayer de restaurer l'équilibre obtenu en première lecture. Cependant, le Conseil, soutenu par la droite a indiqué que le compromis obtenu en son sein était quasi "intouchable". Il n'existerait selon la Présidence finlandaise aucune marge de manœuvre.

Aujourd'hui lors de la commission Marché Intérieur, la rapporteure, Evelyne Gebhardt a proposé de discuter autour de 11 amendements qui cherchent à rapprocher le texte issu du Conseil de la position votée en première lecture au Parlement. Le Conseil, par la voix de ses représentants en commission IMCO  s'est dit surpris que les amendements de la rapporteure soient plus politiques que techniques. Il a déclaré certains aspects du compromis obtenu en son sein, "intouchables" même s'ils heurtent le Parlement. Drôle de conception du rôle du Parlement qui veuille que celui ci se couche forcément en deuxième lecture et qu'il limite ses remarques à des ajustements techniques. La bataille sera courte. La commission IMCO votera en octobre. Le Parlement délibèrera à la majorité qualifiée mi novembre. Tout l'enjeu est pour nous, dans le contexte d'un double rapport de force défavorable, (à l'intérieur du Parlement et entre le Parlement et le Conseil), de parvenir à récupérer des marges de manœuvre sur l'accord passé entre les Etats membres. La France se tait et soutient le texte du Conseil. Cette position est défendue par l'UMP au sein du PE. Au terme de trois ans de débats parfois acharnés, cette ultime ligne droite annonce un épilogue aux conséquences redoutables si le texte de la directive services devait, selon le vœu du Conseil, être adopté en l'état.

Posted by Benoit Hamon on septembre 13, 2006 at 07:04 PM dans Interventions au parlement | Permalink

TrackBack

URL TrackBack de cette note:
http://www.typepad.com/t/trackback/205574/6039306

Voici les sites qui parlent de Bolkestein... épilogue imminent:

Commentaires

On n'en veut PAS!!!
Qui sont CONS ces libéraux !!!

Rédigé par: | 13 sept. 06 23:31:31

Monsieur l'eurodéputé,
Cher Benoît

A propos de la "nécessaire directive cadre sur l'ensemble des SI(E)G" susceptible si j'ai bien compris ton exposé de corriger la mejeure partie des problèmes restant dans la directive services nouvelle génération, je m'inquiète beaucoup du compte-rendu[1] effectué par ton collègue Alain Lipietz sur le comportement des socialites en commission économique et monétaire.

Tu avais dit dans un précédent billet vouloir rompre le splendide isolement des socialistes français au sein du PSE. Utile résolution puisque vous êtes les seuls (moins Roard et Savary avec les belges à ne pas avoir voté le rapport Gehardt). Et bien là c'est le moment !

Je ne suis pas sur de pouvoir pardonner un échec du PS sur cette si symbolique loi européenne sur les services publics.

[1] http://lipietz.net/?page=blog&id_breve=168


Le passage inquiétant :

<<<

Mardi matin a également lieu le vote en Commission économique et monétaire sur le Livre blanc sur les services publics. Le socialiste Bernard Rapkay, en charge du dossier, a progressivement évidé son propre rapport de façon à pouvoir obtenir l’acquiescement du PPE. Il demande simplement que la Commission de Bruxelles "clarifie" les droits des Etats à financer leurs services publics ! On est bien loin de l’article 122 du TCE qui faisait obligation aux Etat de « fournir et financer » les services publics, et imposait au Parlement de voter une directive spéciale pour ces services (SIEG dans le jargon européen).

Le 122 est donc enterré. Pire, même l’article 86 est lui-même pratiquement enterré. Vous vous souvenez de l’article 86 ? C’est celui qui se serait appelé 166 dans le TCE. Un très vieil article qui précise que les entreprises de services publics sont soumises "aux règles de concurrence, dans les limites où l’application de ces règles ne fait pas échec à l’accomplissement en droit ou en fait de la mission particulière qui leur a été impartie". A l’époque du référendum sur le TCE, chaque fois que, dans les débats contradictoire, j’évoquais le pas en avant que représentait l’article 122, il y avait toujours des nonistes pour hurler « sans préjudice de l’article 166 (ex 86) ! » Eh bien tous mes amendements citant textuellement cet article du traité actuel, qui ne veut rien dire d’autre que « les lois de la concurrence s’arrêtent là où commencent les exigences du service public » sont systématiquement rejetés. Le 29 mai 2005, nous avons perdu le 122 du TCE, mais c’est aujourd’hui le 86 du traité actuel qui risque de tomber dans l’oubli…

>>>>

A noter aussi un passage suivant un peu plus optimiste :

<<<<

Attention ! Je ne dis pas que l’on ne peut rien faire avec les socialistes du PSE. Les Commissions « économique et monétaire », « commerce international » et « juridique » sont sans doute, avec la Commission de l’industrie, les plus libérales et productivistes de notre assemblée. Il n’est pas du tout évident qu’elles soient suivies en plénière : voyez le vote de la semaine dernière sur la crise de l’OMC[2]. La mobilisation des mouvements sociaux peut, d’ici les votes en plénière, infléchir les choix du PSE. Mais je dois encore une fois penser en soupirant que, sur tous ces sujets, le TCE tranchait plutôt dans notre sens, qu’il fût le fruit d’une conjoncture extrêmement favorable (avec un social démocrate et un Vert à la tête de la diplomatie allemande), conjoncture qu’on risque de ne pas retrouver de sitôt. Le mieux serait-il l’ennemi du bien ?

[2] http://lipietz.net/spip.php?breve166

>>>

Rédigé par: jmfayard | 14 sept. 06 15:53:30

Le verdict de Lipietz est un peu sévère mais je partage plusieurs de ses inquiétudes. Je me suis abstenu (seul) sur le rapport Rapkay en commission affaires économqiues et monétaires. J'y reviendrai plus tard.

Rédigé par: Benoit Hamon | 15 sept. 06 11:00:42

Bonjour Benoit,
J'apprécie ton combat d'eurodéputé socialiste; ( L'épisode du "plombier polonais" ressurgit! )Mais ne penses-tu pas qu'il y aurait une continuité logique du NON au TCE dans notre choix pour le meilleur candidat PS à la Présidence de la République?
Qui, en effet, pourrait mieux épauler les Députés européens à la DSF d'abord et dans le PSE ensuite si non le candidat Laurent Fabius?
Mon amitié de Pertuis en Luberon. Gilbert.

Rédigé par: Gilbert Soulet | 17 sept. 06 09:08:37

Lamentable, monsieur mou du genou comme président à défaut de sa campagne. Laissez vos places aux nouvelles génération en urgence. Un manque d'audace et d courage politique à ce niveau est un crime....dehors

AU NPS, Emmanuelli et Hamon demandent à Hollande "d'être candidat à la candidature"
LEMONDE.FR avec AFP | 24.09.06 | 13h57 • Mis à jour le 24.09.06 | 13h57

amedi, Benoît Hamon, l'un des dirigeants du courant Nouveau Parti socialiste (23,5 % du PS), a implicitement demandé à François Hollande de briguer l'investiture socialiste pour la présidentielle de 2007. Dimanche, son homologue Henri Emmanuelli, qui est aussi l'un des dirigeants historiques du PS, a explicitement demandé "au premier secrétaire" "d'être candidat à la candidature", prenant pour la première fois position dans ce débat. A l'inverse du troisième chef du NPS, Vincent Peillon, qui avait tenté ces dernières semaines de rallier le courant à Ségolène Royal, la favorite des sondages. Non encore annoncée officiellement, la candidature de la présidente de Poitou-Charentes est cependant plus probable que celle de son compagnon François Hollande, lequel n'exclut rien...

Rédigé par: Peckinpache | 24 sept. 06 16:44:53

A Peckinpache

Vous écrivez "Laissez vos places aux nouvelles génération en urgence.".
Alors d'une part Benoit n'a, à ma connaissance, même pas 40 ans donc je ne vois pas bien où ça nous mène cette histoire de "nouvelles générations"...
Ensuite vous ne dites pas vers qui on aurait dû se tourner donc je ne vois aucun intérêt à votre intervention: auncune argumentation ni dans un sens ni dans l'autre.
Il suffirait de vous pencher sur les déclarations et le textes de NPS depuis fin 2002 pour savoir qu'en appeler au Premier Secrétaire ce n'est pas la facilité pour nous. C'est un choix raisonné qui repose notamment sur sa légitimité à porter le projet des socialistes et sa capacité à rassembler à gauche.
Je pense que ce choix est assez douloureux pour nous qui l'avons combattu depuis 4 ans pour qu'on ne nous soupçonne pas de choisir la facilité.

Rédigé par: Eneritz | 25 sept. 06 09:24:11

Bonjour,

Mon blog, intitulé "Vive la République" propose des réflexions, des analyses et des commentaires sur la sitution politique de la France. Il vise à aborder les véritables questions de fond à l'approche des échéances de 2007. Loin de la superficialité de la politique-spectacle et de la peoplisation des candidats, il propose de formuler des propositions concrètes qui suscitent le débat chez les internautes.

Voici l'adresse : http://vivelarepublik.blogspot.com

Venez nombreux pour débattre...

Rédigé par: Politic Man | 26 sept. 06 11:14:17

Poster un commentaire