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08/11/2005

Dessin_de_v_hugo

Vous trouverez ci dessous la tribune que j'ai écrite et que Libération a publiée hier.

« Les races supérieures, c'est-à-dire les sociétés occidentales parvenues à un haut degré de développement technique, scientifique et moral, ont à la fois des droits et des devoirs à l’égard des « races inférieures ». C’est par ces mots que Jules Ferry justifiait le 28 juillet 1885 à la tribune de la Chambre la nécessité de l’expansion coloniale. On aurait tort cependant de croire qu’à la fin du 19ème siècle, cette vision du monde faisait l’unanimité, puisque Clémenceau dès le 30 juillet 1885 s’emportait déjà contre ces velléités expansionnistes : « La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force (…) Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence l’hypocrisie. »

Depuis, 130 années se sont écoulées, le débat entre Ferry et Clemenceau semble tranché et cette page honteuse de l’histoire de la République tournée. Pourtant, le 23 février 2005, par le vote de la loi « Portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés », dont l’article 4 dispose « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre mer, notamment en Afrique du nord », la droite Française a fait la démonstration des rapports ambigus qu’elle entretient avec le passé colonial de la France. En effet, cette entreprise négationniste menée par une poignée de parlementaires clientélistes nostalgiques du « temps béni des colonies », sous l’œil apparemment indifférent d’un gouvernement aux abonnés absents, impose une histoire officielle en ne retenant que le « rôle positif » de la colonisation et en jetant le voile sur les crimes, les massacres, l’esclavage, le racisme hérité de ce passé. Oubliés, les zoos humains, le régime de l’indigénat, le travail forcé, l’oppression économique, les déplacements de population, niées, la conquête sanglante, et la guerre de libération meurtrière marquée par la pratique généralisée de la torture : les manuels scolaires se devront de relayer le mensonge officiel et de mettre l’accent sur le « rôle positif » de la présence française.

Au-delà l’injonction éducative, la droite affirme par cette loi, la hiérarchie entre communautés qui structure à ses yeux, à la fois l’Histoire des hommes mais aussi le présent de la société française. En définitive, elle portraite, considère et juge d’une manière assez semblable « l’indigène » des colonies et la « racaille » des banlieues.

Il suffit de constater le silence médiatique assourdissant qui accompagne la condamnation de l’ancien président de France télévision Marc Tessier, du présentateur, du rédacteur en chef et de l’assistant d’une émission au cours de laquelle a été diffusé un SMS faisant référence aux « odeurs des blacks » , et au soutien appuyé que le ministre de la culture a apporté au présentateur mis en cause , ou de réfléchir aux propos du ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy à Argenteuil, utilisant le terme de « racaille » pour qualifier les jeunes des banlieues, pour se convaincre que les stéréotypes issus du passé dictent les pratiques d’aujourd’hui.

De même, la politique de Nicolas Sarkozy, qui cherche à confessionnaliser les problèmes sociaux,  avec l’instrumentalisation du conseil français du culte musulman (CFCM), créé pour régler des questions cultuelles mais qui se voit de plus en plus fréquemment sollicité comme porte parole d’une « communauté », révèle une persistance des réflexes de l’administration coloniale, qui traitait avec les oulémas et définissait les indigènes par leur religion.

Enfin, lorsque l’on voit que à qualification égale, le taux de chômage des jeunes issus de l’immigration est deux fois supérieur, le déclassement deux fois plus fréquent des diplômés vers des tâches d’exécution, on ne peut que s’interroger sur une perpétuation de la hiérarchie des tâches issue de l’époque coloniale - ce sont toujours les mêmes qui construisent les routes et transportent les poubelles.

Le message est il alors qu’il faut que les communautés s’organisent afin de faire respecter leur droit à la dignité ? Le communautarisme est-il la seule solution face aux racismes, pour des citoyens à qui la République n’offre que discrimination à l’embauche, concentration dans les cités, invisibilité électorale, sous représentation médiatique, surexposition au zèle policier et judiciaire ?

Je refuse l’idée selon laquelle les communautés pourraient être un instrument de l’égalité, de même que l’idée selon laquelle les discriminations positives pourraient « réparer » les discriminations dont sont victimes nos concitoyens descendants d’immigrés africains ou asiatiques, les « minorités visibles ». De même que le racisme consiste d’une part dans la division du genre humain en catégories d’Hommes selon leurs appartenances, et d’autre part dans la hiérarchisation de ces catégories ainsi définies, le communautarisme commence par distinguer des communautés avant de les hiérarchiser, chacun défendant la primauté ou la supériorité de la sienne. Ces hiérarchies implicites deviennent ainsi un substitut de citoyenneté et le règlement des conflits sociaux se privatise : le résultat de cette stratégie, c’est l’abandon de la République, communauté de droit et de valeurs au profit d’une société dans laquelle la discrimination ou la violence qui frappent un citoyen en raison de ses origines, de sa foi, de ses convictions n’insultent plus la collectivité mais relève désormais du conflit particulier.

Hier, la République était le rempart des citoyens français face à la violence faite à un seul d’entre eux au nom de l’antisémitisme ou du racisme. Aujourd’hui le gouvernement privatise le règlement des conflits et décharge la République de sa mission protectrice et émancipatrice. La droite qui gouverne aujourd’hui n’est plus Républicaine, au sens où on l’entend ici, elle est Républicaine au sens où on l’entend Outre Atlantique.

Pour éviter la contagion de la violence, il est urgent de propager la dissidence.

Posted by Benoit Hamon on novembre 8, 2005 at 09:39 AM dans Témoignages | Permalink

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Commentaires

Qu'est-ce qu'il ne faut pas lire..
Qu'attendez vous pour préconiser que l'on installe une énorme statue d'un fellagha éventrant un bébé pied-noir ou un bébé harki place de la République ?!

Rédigé par : Alceste | 8 nov 2005 16:53:53

Face à l'image simpliste de l'indépendantiste basané, couteau entre les dents, on peut trés bien opposer celle de l'algérien torturé à mort par un para, mais à ce jeu là personne n'est gagnant. D'autant qu'aucune image, aucun monument, ne peut restituer l'ampleur des atrocités de la colonisation, la barbarie des crimes perpétrés au nom de la civilisation...
Il convient surtout d'arrêter de considérer la colonisation et la décolonisation comme la somme de drames individuels, et plutôt retenir les dommages subis collectivement par les peuples.

Rédigé par : Quentin | 8 nov 2005 18:06:18

Bon moi j'était parti pour ne pas revenir et j'y retourne, discuter avec des gauchistes tiers-mondistes n'est pas ma tasse de thé.

Rédigé par : Alceste | 9 nov 2005 22:34:03

Benoit ou cher camarade
merci pour ton analyse avec laquelle je suis quasi d'accord. Le racisme rampant dans notre société qui dicte la discrimination à l'égard des français originaires des anciennes colonies (pourvoyeuses d'esclaves jadis)est la cause première de ce qui se passe aujourd'hui.
La France résiste à accepter sa diversité, son métissage et tant qu'elle restera dans ce refoulement elle en souffrira..
Il nous manque Freud et son divan!!!!

33400 (Talence)

Rédigé par : Français noir au Nps | 10 nov 2005 08:48:39

A lire : Le livre noir de la psychanalyse.

Rédigé par : Alceste | 10 nov 2005 14:19:04

Sarkozy est en pleine récupération fasciste d'émeutes qu'il a lui-même largement contribué à déclencher!

Il vient de rétablir la double peine!

Avec Sarkozy, c'est la chienlit!

Rédigé par : Helder | 10 nov 2005 14:41:33

Benoit merci pour ton analyse que l'on peut étendre sur l'ensemble des discrminations: prenons l'antisémitisme. Même au sein de la gauche(ou extrème gauche) il y a des relents. Mon amie juives se fait insulter verbalement ou même de manière implicite comme si elle alait "manger" son petit palestinien au petit déjeuner oubliant pâr la toute modération et abandonnant tout recul(des Israëliens meurent aussi la bas). Voila histoire de dire qu'il faut garder du recul. Au fait Benoit, T'accueillir dans L'hérault nous remplirais de joi. (pardon pour l'orthographe)

Rédigé par : boitier | 11 nov 2005 19:47:07

Bonjour à tous,

Je tiens en tout premier lieu Benoît t'encourager pour ta ligne républicaine sans faille et t'assure de mon soutien.

Je souhaite aussi apporter quelques contributions au débat :

Discriminer : du latin "discriminare", séparer

Le concept même de "discrimination positive" est un non-sens sémantique au même titre que pourrait l'être la "discrimination négative". Le discriminant étant celui qui sépare deux terme.Par contre au niveau rhétorique l'adjectif "positive" à justement pour sens de "positiver" ce mot "discrimination" et donc de le rendre plus entendable.

La "discrimination positive" alimente le communautarisme et le repli identitaire, deux vecteurs de l'intégrisme ou l'extremisme.

C'est le piege tendu par certains politiques actuels voulant emmener la France plusieurs siècles en arrière.

Restons vigilants !

Le glissement idéologique que vous décriver, Benoît, a déja commençé mais finalement peut de personne s'en apperçoivent réellement sauf ceux qui en sont victimes mais qui, comme vous le décrivez, ne cite pas à la tribune.

Nous avons néanmoins les moyens d'inverser la tendance, et nous pouvons tous agir.

Wil

Rédigé par : Wil | 17 nov 2005 14:28:01

Bravo Monsieur de député!
Je suis soulagé de voir que des politiques ont le courage de dire ce que la majorité n'aime pas entendre.
J'ai ouvert recemment un blog (http://colonisation.blogspot.com) qui a pour objectif de creer une reflexion sur l'influence de notre visions edulcoree de notre histoire sur les problemes de racisme et de discrimination aujourd'hui.

Encore bravo

Rédigé par : Titophe | 21 nov 2005 14:09:34

Je serais gré à la gauche :

- d’assumer son héritage idéologique dont les valeurs ont instigués au colonialisme ( et dont les politiciens de gauche se réclament toujours aujourd’hui ). NB : je prends notes que, en soutenant l’abrogation de l’art.4 de la loi du 23 février 2005, les forces de gauche se rangent au côté de Bouteflika - génocideur de Berbérité- et les émeutiers des cités animés par le ressentiment contre la France coloniale ‘’éternelle’’.

- rompre avec la duplicité politique en refusant de reprendre à son compte les thèses des frères Musulmans ( cf .‘’Les indigènes de la Républiques ‘’ Pffffff / qui rejoint ce qui est dit plus haut)

- de renouer avec l’intégration par l’école. Donc revenir à un enseignement dans la perspective du redressement moral, du sens de l’effort et de l’exemple ( au chiotte les pédagogies 68arde et laxiste !! )

- a cesser de conforter le racisme anti-Français en faisant accepter le sentiment de légitimité des enfants des fils d’immigrés ex-colonisés à haîr nos gosses aujourd’hui rendu coupable des atrocités auquel auraient peut-être pu participer leurs arrières grands-parents hier. ( La nécessité d'intenter des actions judiciaires systématiques contre les morceaux de rap haineux qui entretiennent ce phénomène / imposition d’une signalétique "tout public"/ ‘’Public majeur’’ après un contrôle a posteriori ayant pour effet une interdiction à la vente pour les mineurs, la limitation d’une promotion explicite chez les disquaires, diffusion radio après minuit.)

- a ne pas transiger sur le communautarisme et être plus enthousiaste à défendre la laïcité ( dénoncer les menées islamiques, le financement des mosquées sur les deniers publics/ etc )

Rédigé par : Alex | 30 nov 2005 00:58:00

Merci benoit pour ces commentaires,
Je suis née à Marseille et je suis d'origine sénégalaise, mes parents ont une situation respectable, je n'ai pas grandit dans une citée mais dans une résidence, j'ai fait des études dans le tourisme, ma vie était idéale et sans soucis jusqu'au jour ou j'ai commencé à chercher du travail. En effet, la réalité de la France aujourdhui c'est qu'on ne donne pas la possibilité aux plus bronzés d'entre nous de faire leur place dans notre société, seul les plus tenaces percent les mailles du filet mais des milliers d'autres restent sur la touche. Je suis victime de racisme oui mais pas de la façon dont on l'imagine, je ne reçois ni insultes, ni lettres anonymes, ni menaces etc.. Les gens me sourient , sont compatisssants, me disent que je présente bien mais je ne peux obtenir ni logement, ni travail décent. C'est contre ce racisme invisible, improuvable et inavoué qu'il faut lutter...

Rédigé par : Alice | 12 déc 2005 18:36:49

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