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08/03/2005

Appeler la violence sexiste par son nom.

8_mars_18 mars, journée internationale des Droits de la Femme. J’ai choisi de reproduire une tribune écrite par Laurence ROSSIGNOL, responsable du Parti socialiste chargée des droits des femmes et publiée le 11 octobre dans Libération. Elle argumente remarquablement sur l’enjeu idéologique qui consiste à caractériser les violences faites aux femmes pour ce qu’elles sont : des violences sexistes qui insultent les valeurs républicaines et ne se réduisent pas l’addition de faits divers isolés.

L

"Dans les agressions racistes, antisémites ou homophobes, la première justice qui est rendue aux victimes et au groupe auquel elles appartiennent consiste à nommer ce qu'elles ont subi et à désigner ainsi, au-delà d'elles-mêmes, la dimension collective de l'acte.

En caractérisant, par un nom qui lui est propre, un acte de violence, nous édictons une règle morale qui exprime les valeurs communes et partagées d'une société. Ainsi se trace la frontière entre les actes qui relèvent de comportements individuels déviants et ceux qui portent atteinte aux fondements moraux de la société humaine que nous formons. Ainsi se partagent les violences entre celles qui ressortent de la chronique des cours d'assises et celles qui méritent indignation collective et incrimination pénale spécifique.

De ce point de vue, dans un contexte global de multiplication des violences, celles infligées aux femmes ont bien des difficultés à conquérir le droit d'être nommées et identifiées pour ce qu'elles sont : des violences sexistes. L'actualité a pourtant été cruelle et édifiante au cours des derniers mois. Assassinats de jeunes femmes ayant croisé la route d'un serial killer, meurtres par leur conjoint ou leur ex-conjoint d'une quarantaine de femmes au cours de l'été ! Ni le nombre, ni la répétition n'ont suffi à susciter une compréhension de la somme de ces faits divers comme une atteinte à la bonne santé de notre société.

Quand le tueur en série Michel Fourniret déclare : «Je me levais le matin et je partais à la chasse aux vierges», on en déduit qu'il s'agit d'un dangereux psychopathe. Imaginons la même phrase dans laquelle on remplacerait vierge par Arabe, juif ou pédé, la conclusion serait-elle la même ?

Il est troublant de constater la différence d'approche entre les violences racistes, antisémites ou homophobes d'une part et les violences sexistes d'autre part. Pour les premières, l'attention se porte sur les victimes, le sens qu'il faut donner à ce qu'elles ont subi et la solidarité collective qu'il faut exprimer à elles ou à leurs pairs. C'est la victime, la cible de l'agression, qui est le révélateur de la dynamique sociale de l'acte.

Dans les violences contre des femmes, celles qui sont suffisamment cruelles et graves pour qu'on en parle, c'est, a contrario, l'assassin qui est objet de curiosité. On observe sa petite enfance, sa mère (!), on évoque sa passagère fragilité psychologique. Ce qui est mis en évidence, ce n'est pas la dynamique sociale de l'acte, car elle est ignorée, mais les motivations profondes et les actions du tueur.

Quand il s'agit d'un tueur en série, la somme des horreurs découvertes sur son compte est presque rassurante : il s'agit d'un monstre, une anomalie de l'humanité. Ses actes nous interrogent sur les mystères de la folie mais ne s'inscrivent que dans l'étude et le traitement des comportements individuels déviants.

Lorsqu'un ancien rugbyman assassine sa compagne, on connaît son taux d'alcoolémie, on sait tout de son comportement avant, pendant et après le meurtre et on rappelle même le nombre de ses sélections en équipe de France. Mais de la victime, on cite juste le prénom. Elle ne sort pas de son anonymat.

La persistance de la notion de crime passionnel, malgré son parfum très XIXe siècle, mérite d'être évoquée. Elle constitue une preuve supplémentaire du refus de nommer la violence sexiste. Le crime passionnel est sémantiquement asexué mais les victimes en sont des femmes. Les principales motivations des hommes coupables sont le refus de la rupture et la jalousie, c'est-à-dire l'exercice du droit de propriété sur leur femme. Les principales motivations des femmes coupables sont la légitime défense et la protection des enfants face à un mari violent ou incestueux. Bien que ces statistiques soient connues, le crime passionnel conserve toujours sa place dans l'imagerie d'Epinal des faits divers et contribue à cantonner de nombreux meurtres de femmes dans la sphère privée des relations interpersonnelles.

A la différence de l'antisémitisme, du racisme ou de l'homophobie, la violence sexiste n'est jamais située sur le terrain de l'atteinte aux valeurs républicaines et des idéologies à combattre. Les victimes ne sont jamais identifiées comme étant la cible d'une violence sociale mais sont renvoyées à leur propre relation avec l'auteur des violences ou à la provocation de leur présence au mauvais endroit au mauvais moment. Ce qu'elles ont vécu ne concerne qu'elles-mêmes mais ne porte pas atteinte à la sécurité collective. Jamais les violences contre les femmes ne sont expliquées comme une conséquence de la domination masculine. Jamais il n'est dit que cette domination n'est pas plus acceptable que les autres formes de domination ou de discrimination.

Il ne s'agit pas d'opposer dans un esprit jaloux, racisme, antisémitisme ou homophobie et sexisme, mais de profiter des nouvelles prises de conscience pour les partager. L'enjeu de nommer la violence sexiste n'est pas qu'idéologique, c'est la condition de la prévention. Les victimes en ont besoin pour se libérer de la culpabilité et de l'isolement qui les exposent à la répétition des violences jusqu'à la mort. Comme sur la route, il y a des vies à sauver ! Le nombre des tués sur la route a diminué lorsqu'on a substitué aux mots d'accidents de voiture, le concept de violence routière. Le changement de vocabulaire a été déterminant pour passer de la fatalité à la prévention. Accomplir une mutation équivalente en dénommant violences sexistes, les violences conjugales, les crimes passionnels et les meurtres en série serait un premier signe de notre détermination collective à les prévenir et à protéger celles qui en sont ou pourraient en être, un jour, victimes."

Laurence Rossignol.

Posted by Benoit Hamon on mars 8, 2005 at 10:39 AM dans Invités | Permalink

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