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06/02/2005

Vous pouvez répéter la question ?

Le 12 janvier, les trois quarts des députés européens se sont prononcés en faveur du projet de Constitution européenne (1). Une enquête réalisée dans les 25 Etats membres laisse à penser que le débat citoyen promet d'être beaucoup plus équilibré. A peine un Européen sur deux se déclare aujourd'hui favorable au projet, et la victoire du "non" dans certains des 10 pays où l'on compte ratifier par voie référendaire n'est pas exclue.
L'étude commanditée par la Commission révèle surtout la méconnaissance du texte dans l'opinion. C'est par exemple le cas en Espagne, qui se rendra pourtant aux urnes le 20 février prochain. A moins que les campagnes électorales ne viennent dans la derrière ligne droite éclairer les débats, on se dirige partout vers des records d'abstention et de malentendus.

Cela paraît pourtant ficelé. Les 25 Etats membres ont deux ans pour ratifier la Constitution Européenne, pour une entrée en vigueur le 1er novembre 2006.
Si cette ratification ne devrait pas faire vraiment débat dans les pays qui ont choisi la voie parlementaire, les choses sont plus incertaines là ou la ratification est soumise à référendum. Dix pays ont opté pour cette solution (2).

Les Français se rendront aux urnes aux printemps. Les enquêtes publiées par les principaux instituts sont concordantes, on enregistre aujourd'hui une proportion de deux tiers d'électeurs "certains d'aller voter" (3) favorables au "oui" à la Constitution, contre 1/3 pour le "non". Soit exactement le rapport de force que l'on mesurait pour le traité de Maastricht en 1992 jusqu'à trois mois avant la consultation, avant l'érosion du "oui" et sa victoire au finish (51%). L'institut BVA a comparé les deux courbes d'intentions de vote:

Iv_constit_maastricht

Commentaire de Jérome Sainte-Marie, directeur de BVA Opinion : "La comparaison des données présentes avec la courbe des intentions de vote au référendum de Maastricht montre que les données actuelles composent un «paysage avant la bataille» assez similaire en ses niveaux globaux avec celui observé au printemps 1992, tout en contenant en son détail des différences significatives, notamment sur l’état d’esprit régnant dans les principales familles politiques quant au sens à donner au scrutin. C’est bien sûr ce dernier point qui constitue tout l’enjeu de la période."

La question du sens du scrutin semble en effet difficile à cerner. Les Français eux-mêmes sont perplexes, et même de plus en plus. Dans le baromètre BVA, le taux de sondés se réfugiant dans la non réponse ou choisissant l'abstention est passé de 27% en octobre, à 35% en décembre, 38% aujourd'hui. Atypique. Parmi eux, les personnes peu diplômées ou à faible revenus sont surreprésentées ; la moitié des employés et des ouvriers ne semblent pas concernés. "Il y a là un potentiel plus important pour le "non" que pour le "oui" si jamais se popularisait, comme en 1992, l'idée d'une nouvelle étape de la construction européenne négative pour l'emploi et les acquis sociaux" analyse Sainte-Marie.

Une livraison spéciale de l'Eurobaromètre, commanditée par la Commission européenne et réalisée dans les 25 pays de l'Union, révèle une méconnaissance du texte commune à toute l'Europe. Lorsqu'on leur demande s'ils ont déjà "entendu parler du projet de constitution", à peine 10% des Européens osent l'item "oui, et je connais globalement son contenu" ; un sur deux reste plus prudent ("oui mais je sais peu de choses sur son contenu"), un tiers répond par la négative. Ces taux sont à peu près équivalents dans tous les pays. En Espagne par exemple, à deux semaines du scrutin, un électeur sur trois n'a jamais entendu parler du projet. Un vrai/faux sur des affirmations qui seraient ou non dans le texte ne laisse d'ailleurs aucun de doute sur la sincérité des répondants quand ils concèdent ne pas dominer le sujet (35% de réponses correctes en Espagne).

Connaissance_txt

Au sein des dix pays dans lesquels la voie référendaire a été privilégiée, on note un écart négatif de sept points par rapport à la moyenne européenne en ce qui concerne le taux d’adhésion ("d'après ce que vous en savez, êtes-vous favorables ou opposés au projet de constitution") : 42% d'avis favorables, contre 49% sur les 25 pays. Avec dans le même temps, un taux de non réponses plus important de six points. Au Royaume-Uni, où l'on se prononcera en dernier, les répondants qui s’opposent au texte (30%) sont aujourd'hui plus nombreux que ceux qui l'approuvent (20%). Globalement lorsque l'on est d'accord, c'est d'abord par principe : une Constitution jugée "indispensable pour poursuivre la construction européenne" ou "pour le bon fonctionnement des institutions", dans un cas sur deux. Du côté des opposants, c'est plus souvent la perte de souveraineté nationale qui fait peur, en particulier en Grande-Bretagne. La question de l'adhésion de la Turquie n'arrive en moyenne qu'en cinquième position, avec 11% de citations (deuxième place en Autriche, 31%). L'argument du "trop libéral" est cité par 7% des opposants et 19% en France, le record.

Fav_defav_constit

Si les choses en restaient là, difficile de dire à quelle question répondront les électeurs au moment de se prononcer sur l'approbation ou non du texte. Le contexte socio-économique de chaque pays jouera forcément. Le contexte politique intérieur aussi. Mais pour l'instant, c'est encore le désintérêt qui l'emporte. Sûrement que les Européens ne voient pas dans le projet de Constitution les éléments de réponse à leurs préoccupations. Qu'ils expriment pourtant très clairement : "Le projet de Constitution européenne prévoit qu’un million de citoyens de l’Union européenne peuvent demander l’adoption d’une loi européenne. C’est ce que l’on appelle "le droit d’initiative citoyenne". Dans quels domaines, parmi les suivants, souhaiteriez-vous utiliser ce droit en priorité ?". L'emploi arrive en tête, à l'unanimité des 25 pays.

(1) 500 voix "Pour", 137 "Contre", 40 abstentions dont celles des partisans socialistes du « Non » auxquels appartient Benoît Hamon, 55 députés n'ont pas pris part au vote.
(2) Tableau récapitulatif des procédures prévues pour la ratification de la Constitution européenne : http://europa.eu.int/constitution/futurum/ratification_fr.htm
(3) pour se rapprocher de la participation effective le jour du scrutin, les sondeurs ne retiennent que l'avis des électeurs se déclarant "certains d'aller voter"

Enquête BVA : http://www.bva.fr/new/Baro%20politique%20050117.pdf
Eurobaromètre : http://europa.eu.int/comm/public_opinion/archives/ebs/ebs214_tables.pdf

Posted by LeFIL on février 6, 2005 at 11:52 AM dans Opinions | Permalink

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Commentaires

Cette méconnaissance du projet de constitution est en effet dommage mais pas surprenante.
Cela confirme le décalage énorme entre l'Union Européenne et ses citoyens.

Rédigé par : flatbeat | 6 fév 2005 12:02:37

Je trouve un chiffre particulièrement intéressant dans cette enquête. Il s'agit de la manière dont les opposants français au traité constitutionnel se singularisent en le jugeant trop libéral dans des proportions beaucoup grandes que dans le reste de l'Europe. Il ne s'agit pas seulement de la conséquence du trés médiatisé débat interne du PS sur la question. Cela valide l'existence d'un "non" de gauche tout à fait distinct du non "conservateur". Le poids électoral de ce "non" anti libéral est d'ores et déjà une donnée fondamentale de la prochaine élection présidentielle. Comment rassembler la gauche après le référendum ? Qu'en pensez vous?

Rédigé par : | 6 fév 2005 12:55:37

Ce chiffre est effectivement intéressant mais demande confirmation. On est sur des effectifs un peu étroits (les partisans du "non", 17% de l'échantillon) pour garantir sa représentativé. Pour autant, l'argument "trop libéral" est sans conteste plus souvent cité en France qu'ailleurs. Le débat au sein du PS a véhiculé dans l'opinion l'idée que l'on peut être "pour l'Europe et contre la constit". Quant à savoir comment rassembler la gauche après le référendum, Benoît Hamon est incontestablement mieux placé que les sondages pour répondre.

Rédigé par : PH | 7 fév 2005 17:07:23

Merci pour la patate chaude!
Comment rassembler la gauche ? Selon que le oui ou le non l'emporte, le point de départ de ce rassemblement n'est pas le même. Je livre ma contribution sur le blog sous quinze jours.

Rédigé par : Benoit Hamon | 7 fév 2005 17:24:48

A propos des faibles taux de participation aux elections europeennes, je recherche les taux de participation, les % de oui et % de non aux referendums d'adhesion chez les 10 nouveaux entrants. J'ai deja trouve qu'à Malte il y avait seulement 9% d'abstention et 53,5% de oui, mais l'abstention variait de 36 à 54% pour les autres pays. Merci par avance de votre aide.
jeand

Rédigé par : jeand | 29 avr 2005 14:40:19

Référendums d'adhésion à l'UE pour les nvx entrants
Pays|Date du référendum|Pourcentage de oui|Participation
Malte|08/03/03|54%|91%
Hongrie|12/04/03|84%|46%
Slovénie|12/04/03|90%|60%
Lituanie|11/05/03|90%|63%
Slovaquie|16-17/05/2003|92%|52%
Pologne|08/06/03|81%|59%
République tchèque|15-16/06/03|77%|55%
Estonie|14/09/03|67%|64%
Lettonie|20/09/03|67%|72%

Rédigé par : | 30 avr 2005 13:32:55

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