« Benoît Hamon, député européen | Accueil | Politiser l'Union Européenne »

17/12/2004

Médias : résistance ou soumission

Bien moins spectaculaire que le «choc des civilisations» prophétisé par Samuel Huntington et mis en œuvre par les néo-conservateurs américains, une autre bataille se déroule à l’échelle mondiale. Son théâtre d’opération n’est ni dans les montagnes d’Afghanistan, ni dans les faubourgs de Bagdad. Ce conflit se déploie à bien des égards sans confrontation véritable. Il contourne l’affrontement direct et recherche la soumission des esprits. Sa cible: les consciences individuelles. Son enjeu: contrôler la «culture» parce qu’elle est la clé des valeurs et des opinions. Dans la torpeur des minutes qui s’allongent «la tête dans la télé», dans ces quelques secondes où la conscience s’abandonne au matraquage d’une information propagande, d’un film publicitaire ou d’un divertissement sponsorisé, se joue cette bataille décisive: la bataille culturelle.

Caractérisons ses principaux acteurs. D’un côté, pouvoirs économiques, politiques et sociaux qui participent à l’offensive libérale, et par le contrôle des moyens de communication de masse, préparent, grâce à un travail de termite, l’épanouissement du libéralisme. En face, ceux qui résistent composent un ensemble hétéroclite et éclaté de groupes politiques ou sociaux, parfois d’États qui sans être rassemblés par des valeurs, des intérêts et des projets identiques partagent néanmoins lucidité et clairvoyance à l’égard des stigmates toujours plus nombreux de la bataille en cours. Quelles sont les dernières barrières qui ont cédé? À quoi reconnaît-on les conquêtes récentes de l’idéologie libérale sur nos valeurs collectives?
Dans la multiplication des agressions et des homicides contre les femmes (tous les cinq jours en France une femme meurt des suites de violences conjugales), les médias restituent d’abord une succession de faits divers, de drames passionnels, sans analyser la dérive d’une société machiste et sexiste. Dans cette ignorance délibérée de la dégradation de la représentation et de la condition sociale des femmes, le libéralisme culturel a gagné.
Dans ce jugement qui place les 35heures, parmi les premiers responsables du chômage de masse, dans cette opposition délétère entre emploi et conditions de travail et de vie, le libéralisme culturel a gagné.
Dans cette affirmation que le déficit de l’assurance-maladie repose sur des patients sur-consommateurs de médicaments et des malades irresponsables, le libéralisme culturel a gagné.
Dans cette certitude, que votre CDI est menacé par le titulaire d’un CDD de 3 mois lui-même menacé par l’intérimaire, lui-même menacé comme tous les salariés par le chômeur «flexible» qui frappe à la porte de l’entreprise, lui-même menacé par l’immigré prédateur d’allocations, dans cette certitude que votre alter ego est votre pire ennemi, le libéralisme culturel a gagné.

Le libéralisme est parvenu à une forme d’hégémonie culturelle. Gramsci explique très bien en quoi la notion d’hégémonie est indispensable à tout processus de conquête du pouvoir. Dans sa pensée, les intellectuels jouent un rôle déterminant dans la constitution et le maintien de cette hégémonie. Gramsci considérait que dans les sociétés occidentales, il est impossible de prendre le pouvoir politique sans contrôler d’abord le pouvoir culturel. C’est pourquoi il convenait d’adapter les théories marxistes de révolution et de dictature du prolétariat à la réalité sociale.
Observons la cruelle symétrie entre la stratégie proposée par Gramsci aux partis de gauche à l’époque et les forces en mouvement aujourd’hui. Qu’est ce qui frappe à l’examen des sociétés occidentales ? Partout, une disparition progressive du citoyen derrière le consommateur. Une rupture liée à la marchandisation croissante de la société parfaitement illustrée par l’évolution actuelle de la construction européenne. En effet, c’est autour du principe central de marché unique et de l’exercice en son cœur d’une concurrence «libre et non faussée» que s’organise la construction européenne. Dans les traités de l’Union, les intérêts des Européens se conçoivent pour l’essentiel dans leurs intérêts de consommateurs. Conséquence dans les politiques de l’Union : les besoins et les aspirations du salarié-citoyen sont évoqués et évalués à l’aune des progrès dans la liberté et le bonheur supposés de consommer. L’équation centrale de la construction européenne actuelle est donc aussi simple que dangereuse : plus la concurrence est grande, qu’elle concerne les biens, les services, le marché du travail ou même bientôt les systèmes de santé, de solidarité et d’éducation, plus le consommateur y gagne et donc plus les gens sont contents.

Toujours selon Gramsci, la prise du pouvoir étatique à l’aide d’une insurrection politique est impossible dans les mêmes sociétés évoluées, s’il n’y a pas préalablement un long travail idéologique de préparation du terrain au sein de la société civile. À bien des égards les grands médias, leurs journalistes, éditorialistes et «experts» vedettes remplissent aujourd’hui la fonction des intellectuels ou des Églises d’hier. De ce point de vue «la société du spectacle mondial» est bien devenue le meilleur vecteur de l’expansion du marché mondial. Aux USA par exemple, les pouvoirs colossaux de Fox ou CNN qui lèvent et ferment le rideau de ce spectacle, servent naturellement la stratégie des néo-conservateurs pour façonner l’opinion américaine et mondiale et la rendre docile aux desseins de la Maison Blanche.
Gramsci pensait que le pouvoir de l’État donc le pouvoir politique, n’était pas la source de l’hégémonie mais son résultat. Aujourd’hui, ce qui est en jeu à l’échelle mondiale, n’est pas le pouvoir d’un État seul, encore moins d’un consortium de multinationales. Il n’existe pas de prédateur suprême pas plus qu’il n’y a de complot libéral à l’échelle mondiale. Mais il y a une pente. Forte et brutale. Une pente qui s’incline de plus en plus et dont chacun se persuade qu’il est dérisoire de vouloir s’en arracher. Pierre Bourdieu définit ainsi la puissance singulière de l’idéologie néo-libérale: «Le néo-libéralisme est une arme de conquête. Il annonce un fatalisme économique contre lequel toute résistance paraît vaine. Il détruit le système immunitaire de ses victimes.» Parmi ces défenses, il y a l’aspiration à l’égalité, la capacité des consciences individuelles à identifier les armes de la domination qui s’exercent sur elles. Bourdieu évoquant l’emprise libérale sur les gouvernements et les citoyens  rajoute: «De toutes les forces de persuasion clandestine, la plus implacable est celle qui est exercée tout simplement par l’ordre des choses.» Ce totalitarisme libéral a été ramassé par Noam Chomsky dans une formule empruntée à Margaret Thatcher et désormais célèbre par: «TINA: There Is No Alternative». Comment cette potion libérale agit-elle concrètement?

LA TELE N’EST PAS NEUTRE

3h22, c’est le temps moyen passé par les Français chaque jour devant leur télé. Les Français âgés de plus de 4ans ont regardé chaque jour la télévision deux minutes de plus en moyenne l’année passée qu’en 2002. Selon l’étude de mesure d’audience annuelle de Médiamétrie, le poste de télévision des foyers français est allumé en moyenne 5h31 par jour en 2003. Le cerveau est connecté 202 minutes par jour à des programmes d’information, de divertissement ou commerciaux qui délivrent des milliers de messages. Ces 202 minutes aiguisent tous les appétits.
Dans une publication récente, Les Dirigeants face au changement (éditions du Huitième jour), Patrick Le Lay, PDG de TF1 résumait avec une franchise désarmante le métier de sa chaîne. «À la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca Cola, par exemple, à vendre son produit. Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible, c’est à dire de le divertir, de le détendre, pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.» On l’a dès lors compris, le centre d’intérêt de TF1 n’est pas celui qui regarde mais bien celui qui achète: l’annonceur. La fonction d’une télévision commerciale est bien de vendre des produits et pour s’assurer des recettes publicitaires optimales, de garantir à ses clients à la fois le nombre et la réceptivité des téléspectateurs.

RIEN N’ECHAPPE A CE PRINCIPE. PAS MEME L’INFORMATION

Chomsky dénonce un «système de marché dirigé», où l’information est un produit, que les médias, fonctionnant selon le même modèle que n’importe quelle société commerciale, cherchent à écouler sur un marché au meilleur bénéfice. Emblème de cette dérive, le concept aberrant «d’info-tainment» gagne du terrain. L’info-divertissement, l’info-spectacle a pris le relais d’une information rigoureuse et exigeante. Les animateurs se proclament tous «journalistes» et chacun peut prétendre informer et divertir à la fois. TF1 est le meilleur exemple de cette réalité dangereuse que Guy Debord annonçait en 1989: «Pour la première fois, les mêmes sont les maîtres de ce qu’on fait et les maîtres de ce qu’on en dit.» TF1 nous donne à voir la société française chaque jour selon un ordonnancement et un angle parfaitement maîtrisé et orienté. Comment cette société est-elle décrite? Violente dans ses banlieues, rassurante dans ses campagnes. Menaçante dans ses écoles, inquiète et besogneuse dans ses commerces. Archaïque et corrompue dans le fonctionnement de l’État, moderne et responsable dans les «réformes indispensables de nos systèmes de solidarité».
L’association ACRIMED a décrypté les principaux journaux télévisés (TF1 et France2) et démontre ce parti pris idéologique. Étudions la restitution par la télévision des mouvements massifs de protestation des salariés contre la réforme Raffarin des retraites. 10 juin, 20 heures, au terme de la journée nationale d’action : TF1 offrit 3 minutes 47 secondes aux grévistes et manifestants contre 14 minutes 5 secondes à ceux qui les dénonçaient. Le mouvement social est traité de façon identique sur France 2 : le journal télévisé de 20 heures du 14 mai consacra 1 minute et demie à la parole des protestataires contre 8 minutes 50 secondes aux gênes occasionnées par les grèves. À trois reprises au moins (les 13, 14 et 16 mai), les téléspectateurs de France Télévision purent s’émouvoir des infortunes d’une start-up parisienne. À l’opposé de cette «France travailleuse et prise en otage», la «France des grévistes», dépeinte comme celle des «ronds-de-cuir» et des «assistés», était symbolisée par Marseille: «Il faut dire que les services publics et parapublics y tiennent une très grande place et que la ville compte de nombreux retraités, chômeurs et RMistes», soulignait Patrick Poivre d’Arvor sur TF1 (4 juin).

Cette approche partiale et clairement libérale n’a absolument pas été infléchie par l’émotion et les critiques suscitées lors de la campagne électorale de 2002 après le déferlement sécuritaire infligé à l’information par les grandes chaînes généralistes françaises. Revenons sur cet épisode. Dès le lendemain de l’intervention de Jacques Chirac à l’occasion du 14 juillet 2001, la machine médiatique s’est emballée. Elle relaye tous azimuts le mot d’ordre sécuritaire du chef de l’État. Les Français assistent dès lors à une déferlante de reportages, ouvertures de JT, documentaires et commentaires compassés sur la montée inexorable de l’insécurité publique et l’impuissance des gouvernants à l’enrayer.
L’Observatoire du débat public a analysé les journaux télévisés de TF1 et du secteur public durant cette période. Une arithmétique rapide à propos de l’utilisation du mot «violence» dans les journaux télévisés est particulièrement révélatrice. Un soir comme un autre lors de l’automne 2001, le 19 novembre, le mot «violence» apparaît treize fois en dix minutes dans le journal télévisé diffusé sur TF1. Sur France2, David Pujadas utilise ce mot une fois à propos de l’ETA, mais pas à propos de l’attaque d’un fourgon qui fait l’actualité. Sur France 3, le mot est employé à propos de l’attaque du fourgon.
Selon les experts de l’Observatoire du débat public, le mot «violence» est utilisé sur TF1 pour évoquer des situations très différentes dans une période courte. Conséquence, le journal ne rend plus compte de quatre ou cinq faits distincts, mais propose «le spectacle d’un seul et même phénomène». Le téléspectateur a ainsi sous les yeux «la violence actuelle dans l’ensemble de la société» et, effet cumulatif oblige, sa «montée».
France 2 n’est pas en reste: l’émission de décryptage des médias, Arrêt sur images (France 5), a passé au crible  le  journal télévisé de 13heures, présenté par Daniel Bilalian. Le constat est sans appel. En mars 2002, Bilalian a évoqué 63 fois le thème de l’insécurité contre 41 fois pour le 13heures de Jean-Pierre Pernaut sur TF1. Non seulement le temps consacré par le 13heures de France2 à l’insécurité a considérablement grandi durant la campagne électorale, mais son présentateur vedette y a régulièrement ajouté son commentaire personnel. Bilalian pilonne sans interruption: «L’insécurité est l’un des thèmes majeurs de la campagne.» Le 25 mars il lance après  l’agression (finalement fausse) d’un chauffeur de bus à Marseille: «On ne sait plus quel adjectif employer (soupir). On pouvait penser à l’impensable survenu la semaine dernière à Évreux, dans un supermarché à Nantes, ou encore à Besançon avec ces deux jeunes filles torturant une troisième... Eh bien à Marseille, c’est encore autre chose.»

Aussi bien sur TF1 que sur France2 on assiste à une théâtralisation, une véritable mise en scène des faits de violence et de délinquance dont l’objectif a été à l’évidence de faire monter l’anxiété et la peur chez les Français. Mariette Darrigrand, de l’Observatoire du débat public, résume la séquence électorale à la télévision ainsi: « C’est l’insécurité qui a fait la campagne, et c’est la peur qui a fait voter. Il y a eu dans les JT une accumulation de faits de nature différente qui a donné l’impression que toutes les protections s’étaient écroulées, qu’on était dans la représentation d’un champ de ruines.» Un champ de ruines dans lequel, selon elle, les électeurs ont voulu, le dimanche, entraîner les «élites»: «Au-delà du vote protestataire, il y a une volonté inconsciente de ‘‘ruiner’’ quelque chose. Les gens étaient conscients des mesures positives prises par Jospin sur la parité, les 35heures, mais elles ont été anéanties par le champ de ruines. C’est d’ailleurs très significatif qu’on parle de ‘‘séisme’’ aujourd’hui.»
Toujours à propos de la même période, le chercheur Christian PRADIE relevait: « [...], la couverture des campagnes de 2002, plutôt que de susciter l’argumentation et la confrontation des forces politiques en opposition, paraît s’être refermée sur la formulation de jugements univoques par un nombre très limité de journalistes, adoptant un même comportement, substituant le commentaire à la présentation des faits, mêlant le commentaire des sondages à la subjectivité d’analyses omniscientes et finissant par caricaturer l’expression des formations politiques en la réduisant à la teneur de stratagèmes démagogiques préparés par des spécialistes en communication publicitaire.»
L’opinion majoritairement négative à l’égard des représentants politiques est délibérément renforcée. On entretient la suspicion, on l’alimente et on résume la confrontation présidentielle au choc de deux ambitions personnelles, sans relation avec un projet politique. On dépolitise l’élection, pour ne conserver de la confrontation électorale que ses aspects spectaculaires. Et lorsque la classe politique vient à s’inquiéter de ce traitement, quand elle critique la manière dont les médias ont surmédiatisé l’insécurité au détriment de tous les autres enjeux de cette élection, emploi  retraites, services publics, croissance, éducation, etc., la sanction tombe immédiatement. C’est le sort que la direction de TF1 réserva à Julien Dray lorsqu’il commit l’offense de dénoncer ce déséquilibre. Il fut très officiellement mis au ban des plateaux des chaînes TF1 et LCI. Les censeurs avaient changé de camp signalant aussi que le pouvoir a sensiblement quitté la scène politique pour se déplacer dans la sphère économique, financière et médiatique. Christian PRADIE rajoute: «Par cette maîtrise de la capacité à influer sur les conditions de leur propre jugement, les médias finissent par apparaître bénéficier ainsi, dans la période contemporaine, d’un pouvoir exorbitant, en disposant à certains égards d’un pouvoir auto-instituant, auto-légitimant et, en définitive aussi, auto-protecteur. On comprend mal, dans de telles conditions, quelle pourrait être l’origine d’un pouvoir concurrent de celui-ci, s’il ne s’agit pas de celui qui découle de la légitimité de la puissance publique.»

Ce pouvoir «exorbitant» résulte d’une mutation profonde du paysage médiatique depuis les années 80. Cette mutation loin de servir le pluralisme et la démocratie a renforcé les concentrations et contribué à l’émergence d’un nouveau pouvoir économique politique et culturel dont les intérêts ne croisent plus que rarement ceux de la démocratie. Avant les années 80, le paysage médiatique était assez uniforme. Les médias nationaux se résumaient pour l’essentiel à la radio et à la télévision d’État et souvent présentaient quelques caractères de services publics. Les télécommunications étaient quant à elles un monopole, généralement sous le contrôle d’un ministère des Postes et des Télécommunications. Cette situation s’est modifiée au début des années 90 avec l’apparition de systèmes de communication commerciaux aux mains de sociétés transnationales.
Les libéraux en donnent une interprétation: les progrès de la technologie justifieraient à eux seuls la mondialisation des centres de communication. Les techniques de communication s’étant radicalement améliorées, elles permettent la circulation des flux mondiaux et des opérations commerciales mondiales dans le secteur des médias. Soit. Mais cette explication est approximative. La technologie n’a rien en soi qui appelle le néolibéralisme. Le progrès technologique n’appelle pas la dérégulation. L’argument sert ici les buts d’une force politique synchrone, la conversion mondiale à l’orthodoxie libérale, qui a assoupli et supprimé les obstacles à l’exploitation commerciale des médias, à l’afflux des investissements internationaux dans les systèmes de communication et a entraîné une concentration des médias et de leurs propriétaires. Les systèmes de communication sont ainsi devenus un des secteurs les plus lucratifs de l’économie capitaliste. À la fois pivot de l’économie mondiale et pilier supposé de la démocratie, une tension vitale s’est ainsi nouée entre la fonction sociale et politique des médias et les buts commerciaux qu’ils poursuivent. À ce stade le déséquilibre est frappant. Il est parfaitement décrit et démontré par les universitaires américains Robert McChesney et Dan Schiller dans ce qu’ils ont appelé le paradoxe «rich media/poor democracy».

La décision de libéraliser, à partir de 1982, l’activité radiophonique et télévisuelle, a une conséquence presque immédiate et commune aux radios et aux télévisions: la financiarisation de leurs activités.
Au point de départ de la libéralisation de la radio, il y a un formidable essor à la fois culturel et démocratique. Les initiatives, souvent associatives, foisonnent. Toutes ces nouvelles radios contribuent à élargir et démocratiser l’espace public. Mais en 1984 l’autorisation de la publicité sur les radios privées va progressivement modifier le paysage. À partir du tissu des radios locales, des groupes puissants sont apparus, constituant des réseaux nationaux, bientôt côtés en bourse et mus par une logique principalement marchande. Que reste-t’il du «big-bang» de la bande FM du début des années 80: des grands réseaux aux formats standardisés, intimement liés aux maisons de disque, et dans certains cas en situation de quasi monopole de la diffusion et de la promotion de certains genres musicaux comme celui de Sky Rock sur le rap?

Côté paysage audiovisuel, tout est allé très vite. Les 3 chaînes nationales privées sont contrôlées par des groupes côtés en bourse. Canal+ et TF1 sont elles-mêmes des sociétés directement cotées en bourse.
Ce bouleversement de la structure financière des principaux médias nationaux induit des conséquences déterminantes. Il signifie que leur activité est soumise principalement à l’impératif de faire croître le capital investi. Cette réalité propre à toutes les activités des sociétés cotées en bourse n’a pas la même signification dans le cas d’une entreprise dont la fonction est de produire des biens et des services culturels et de communication. Un de ses principaux effets pervers est qu’elle conduit inévitablement à une forme de prostitution de l’information.
Les travaux de Christian PRADIE montrent en outre que la financiarisation des médias est un facteur décisif de leur propension à la concentration. Il écrit: «[...] L’accès aux ressources financières découlant de l’appel à l’épargne publique, l’entraînement mimétique des différents opérateurs en quête d’un gonflement accru de leur capitalisation, la disparition de bloc de contrôle effectif une fois dépassé un certain seuil de dilution de capital au profit du contrôle par les dirigeants sont autant de mécanismes qui favorisent la succession des opérations de fusions-acquisitions, survenant au sein du secteur et étendues au-delà à d’autres secteurs d’activité.» Cette concentration financière a pris des proportions inquiétantes en France. Elle a tous les contours d’un véritable rapt sur l’ensemble des systèmes de communication et d’information.
Le 18 juin 2004, l’Observatoire français des médias lançait un appel contre la concentration et la mainmise financière sur les médias. Trois évènements marquant un pas supplémentaire et significatif dans la concentration des médias français ont justifié la réaction de l’Observatoire:
–l’autorisation accordée par l’Union Européenne à l’entreprise d’armement Dassault de prendre le contrôle de 70publications, dont le Figaro, l’Express et 1/3 de la presse quotidienne régionale grâce à son entrée dans le capital de la Socpresse à hauteur de 30%;
–l’acquisition du pôle édition de Vivendi Universal par Lagardère, un autre fabricant d’armes, créant ainsi une situation de quasi monopole;
–et l’achat par le holding financier Wendel, présidé par le patron du Medef, Ernest Antoine Seillières, d’Éditis, deuxième groupe français et éditeur d’une très grande part des dictionnaires et manuels scolaires.
Cette concentration croissante alourdit un paysage médiatique et notamment télévisuel déjà largement surplombé par la domination de trois groupes industriels multinationaux (Bouygues, Lagardère, Vivendi) et un géant mondial de la communication (Bertelsmann) qui sont aussi présents, et souvent aux premières places, dans les autres médias (presse écrite, radio, cinéma, musique).
La plupart du temps loin de se livrer à des affrontements directs ces groupes préfèrent les stratégies d’alliance, les participations croisées et s’arranger entre eux même si le juteux pactole des recettes publicitaires fait l’objet d’appétits parfois sauvages. Il subsiste cependant une question essentielle pour les citoyens et la démocratie. Cette concentration croissante est une véritable menace pour la pluralité et donc la qualité de l’information. Elle nous interroge sur la dépendance des politiques à l’égard du pouvoir audiovisuel mais aussi sur l’usage de ce pouvoir par les groupes qui contrôlent ces chaînes de télévision, au bénéfice de toutes leurs autres activités en France et à l’étranger (bâtiment, télécommunications, armement,...). Elle nous inquiète quand Serge Dassault déclare après l’acquisition du Figaro que celui-ci ne devra pas publier d’informations susceptibles de «mettre en péril des intérêts commerciaux ou industriels de notre pays». Chacun aura compris que pour Serge Dassault les intérêts du pays se confondent sans nul doute avec ceux de sa société d’armement. Si la rédaction du Figaro s’est courageusement émue de cette déclaration publique de son nouveau patron, on peut penser qu’une fois le calme revenu, censure et désinformation se développeront.
Ce conflit entre Serge Dassault et la rédaction du Figaro illustre en outre, une singularité française: les entreprises qui contrôlent le pouvoir audiovisuel ont de puissants intérêts économiques dans des secteurs qui dépendent beaucoup de la commande publique. C’est le cas évidemment du bâtiment et de l’armement ou de la distribution de l’eau. Ces liaisons dangereuses entre les activités industrielles et le contrôle de la télévision n’ont jamais été jusqu’ici contrariées par une quelconque législation anti-concentration.
Non seulement la législation anti-trust est insuffisante, mais les quelques protections existantes sont attaquées de toutes parts. Ainsi la loi «sur les communications électroniques et les services de communication audio-visuelle» voulue par le gouvernement Raffarin prévoit de lever, pour la télévision numérique terrestre, l’interdiction de cumuler les fréquences nationales et locales. La Droite enfonce le clou, en remettant en cause récemment le principe de la création d’une chaîne internationale d’information confiée au secteur public en imposant par la voix de Jacques Chirac un partenariat entre France Télévisions et TF1.

Demain, il faudra rompre avec tout cela. Une nouvelle législation s’impose qui limite la concentration des grands médias d’information et empêche les entreprises bénéficiant de commandes publiques de contrôler directement ou indirectement les principaux médias d’information.

Et le service public audiovisuel dans tout ça... Desservi par l’absence d’un véritable soutien et d’une ambition claire de la part de sa tutelle, plombé par des stratégies de développement, une utilisation des recettes publiques et des politiques managériales indignes d’un service public, la télévision publique française ressemble à un bateau ivre. Elle n’a jamais relevé le défi de la concurrence du privé ni celui de l’essor d’une grande télévision généraliste publique et populaire, indépendante et rigoureuse sur le modèle enviable de la BBC. Elle démontre à ses dépends combien la libéralisation de l’audiovisuel en France n’a pas conduit à une concurrence favorable au pluralisme et à la diversité mais à la standardisation de l’offre de programmes des chaînes nationales, à l’uniformisation du traitement de l’information et à l’affaiblissement du service public. Le secteur public ne se différencie plus du secteur privé qu’à la marge. Dirigé et animé par des professionnels obnubilés par la course à l’audience, la télévision publique n’innove plus et développe des programmes à partir des standards à succès importés de l’étranger. Cette dérive rappelle une évidence: la question du contenu et du sens de la télévision publique n’est pas dissociable de son financement. Tant que le secteur public dépendra de ses recettes publicitaires, nous n’aurons ni innovation, ni prise de risque, ni souci d’une information et d’une programmation pluraliste et diversifiée. La course à l’audimat, la concurrence entre les chaînes pour obtenir la part maximum du gâteau publicitaire conduit à l’uniformisation des programmes et des chaînes. Notre volonté politique sera très tôt mise à l’épreuve sur ce sujet. Si nous gouvernons demain, il faudra passer à un financement exclusivement public des chaînes publiques, assis sur des recettes diversifiées. Au-delà de la redevance, la perte de recettes publicitaires pourrait par exemple être compensée par une taxe prélevée sur les revenus de la publicité des chaînes privées. Ce principe est d’autant plus logique et juste que les annonceurs, privés d’espace sur les chaînes publiques, se tourneront vers le secteur privé et contribueront à l’augmentation des tarifs pratiqués par les chaînes commerciales. Cette redistribution de la richesse au profit d’un secteur public indépendant et garant de la pluralité de l’offre télévisuelle est une étape capitale dans la modification du paysage audiovisuel français.

La démocratisation de l’espace public doit rester au cœur des combats de la gauche. La formation des opinions politiques résulte nécessairement de la formation des représentations collectives héritées du contexte dans lequel chaque citoyen a accès à une information pluraliste ou uniforme, à une expression culturelle et artistique ouverte ou étroite. À l’heure où ces représentations valorisent l’individualisme, la loi du plus fort, une image dégradante de la femme, il nous revient de prendre des mesures fortes. Chaque jour, les enfants  vivent une double journée éducative. Celle de l’école, et celle de la télévision. L’image est un langage. Ce langage façonne la personnalité des enfants. La responsabilité des pouvoirs publics est de permettre à chaque citoyen d’être éduqué à l’image et ceci dés son plus jeune âge. Apprendre à, décrypter les images, à exercer son libre arbitre sur elles, relève des missions nouvelles de l’Éducation nationale. En plus de cette intégration de l’éducation à l’image dans les programmes de l’Éducation nationale, nous devons sanctuariser un certain nombre de programmes télévisés. À partir de l’exemple nordique, il paraît important que les plages horaires destinées aux programmes télévisés pour enfants soient exemptes de tous messages à caractère commercial et publicitaire. Les annonceurs le savent, l’enfant a pris une place de plus en plus importante dans la consommation des ménages, pas seulement pour ses propres besoins. L’enfant est devenu un prescripteur incontournable dans la consommation des familles. Il est donc l’objet d’un bombardement publicitaire auquel nous devons le soustraire. L’interdiction de la publicité avant, pendant et après les programmes télévisuels destinés aux enfants et la réalisation d’un programme d’éducation à l’image à l’école sont deux actions complémentaires et impératives.

La Gauche et la Droite ne partagent à l’égard des médias ni les mêmes conceptions, ni les mêmes buts. Le combat pour la liberté d’opinion et la liberté de la presse est un combat historique de la gauche. À l’instar de cette citation de Gramsci, «je suis pessimiste par l’intelligence mais optimiste par la volonté», tout dans l’état du rapport de force entre culture libérale et contre-culture progressiste doit nous rendre pessimistes. Mais tout dans la volonté des individus de rester debout, vigilants et conscients doit nous rendre optimistes. Certains se retournent déjà, hilares ou condescendants, moquant cet optimisme de la volonté, répétant que la bataille culturelle est finie et que la Gauche l’a perdue. Faut-il les croire? C’est la télé qui le dit.

B.H.

PeillonmontebourgTexte de Benoît Hamon publié dans Au coeur de la gauche - Eléments pour un projet politique, ouvrage collectif réalisé sous la direction de Vincent Peillon, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, Le Bord de l'eau, 2004.

Posted by Benoit Hamon on décembre 17, 2004 at 08:36 PM dans Médias | Permalink

TrackBack

URL TrackBack de cette note:
http://www.typepad.com/services/trackback/6a00d8341ca12653ef00d8344bf32553ef

Listed below are links to weblogs that reference Médias : résistance ou soumission:

Commentaires

Je n'avais pas pris connaissance de ce texte, et le trouve vraiment décapant. Il amorce effectivement le début d'une réflexion importante vers "des éléments pour un projet politique".

Je pense qu'en préalable à l'action politique (lorsque la gauche gouvernemera), il est nécessaire de creuser un peu plus deux points abordés synthétiquement par ce texte, et qui conduisent naturellement vers des actions novatrices et efficaces :
- d'une part l'appréhension des media comme un langage, forgeant des représentations. Cette idée conduit à fouiner dans l'arsenal théorique qui va de Debors à Lacan pour tenter de mesurer à la fois le degré de "parcellisation du spectacle", et du rapport des forces en présences avec l'un, et l'impact de la (dé)formation des représentations symboliques sur notre vie psychique pour l'autre. Or le sujet est trop sérieux pour ne pas prendre le temps d'un débat approfondi sur ces questions, surtout que la moindre mesure politique déclenchera une violente campagne de presse des groupes visés.
- Le second aspect concerne justement le volet économique et la question de la re-socialisation (pas nationalisation ? localisation ? mutualisation ?) des media : Quelles pistes sont techniquement/juridiquement/politiquement envisageables de la nationalisation sanction à la création adhoc de réseaux alternatifs, en passant par cette idée de taxe sur la publicité des groupes privés...Une autre idée qui me vient à l'esprit consisterait à créer, soutenir et renforcer entre le privé à but lucratif et l'audiovisuel public l'équivalent de ce qui existe pour l'hospitalisation en France : un secteur PSPA (équivalent du PSPH : des entités privées puissantes à but non-lucratif, telles que la mutualité ou les fondations religieuses). Ces entités pourraient apporter, de manière plus indépendante du pouvoir politique que l'audioviduel ou la presse publique, et de manière moins débilisante que les groupes privés, des informations portant une ligne éditoriale forte et identifiable.

En tout cas, bravo Benoît pour ce travail courageux de dénonciation/proposition de la part d'un jeune élu trop souvent à mon goût boudé par...les media ;-)

Rédigé par : Geoffroy | 29 juin 2005 14:18:13

Il faut radicaliser la critique des médias. Certains artistes le font très bien : voyez ce photomontage (en lien)
http://www.local.attac.org/paris19/article.php3?id_article=93
Salut !

Rédigé par : Fabrice | 14 nov 2005 18:40:52

L'utilisation des commentaires est désactivée pour cette note.